De nombreux obstacles, notamment politiques, séparent le septième art ukrainien d’un nouvel âge d’or. Alexis Pirchko, critique pour la revue Kino-Teater, partage sa vision de la période charnière que traverse le cinéma ukrainien.

Crédit: Arthur Delacquis

Comment qualifieriez-vous l’histoire du cinéma ukrainien?

Elle est très riche. On peut la faire remonter très tôt puisqu’un photographe ukrainien aurait, selon certains historiens, inventé le cinématographe au même moment que les Frères Lumière. Le cinéma proprement ukrainien des débuts ne dure que jusqu’en 1917. Il cède ensuite la place au cinéma ukrainien soviétique, avec des réalisateurs comme Alexander Dovzhenko ou des films célèbres tournés en Ukraine comme Le Cuirassé Potemkine d’Eisenstein.

Faut-il considérer le cinéma de la période soviétique comme faisant partie de l’histoire du cinéma ukrainien?

C’est une grande question, qui concerne la culture en général. Par exemple, que faire de Malevitch et Boulgakov, qui étaient des artistes ukrainiens mais hostiles au nationalisme?  Ivan Kozlenko, le directeur du Dovzhenko Centre, a choisi de considérer le cinéma de la période soviétique comme ukrainien. Alexander Dovzhenko qui a donne son nom au centre a réussi à créer une école ukrainienne du cinéma et à attirer en Ukraine des réalisateurs qui venaient d’ailleurs en URSS. Il a un rôle central dans l’histoire du cinéma ukrainien et il serait absurde de ne pas le considérer comme en faisant partie.

Que pense le pouvoir politique ukrainien de ce choix?

Il ne le voit pas d’un très bon oeil. Pas officiellement parce que l’Etat ne veut pas donner l’impression qu’il s’implique outre mesure dans le vie culturelle. Mais selon certains bruits de couloir, le pouvoir préférait qu’on n’insiste pas sur cette période de l’histoire commune avec la Russie.

A qui faut-il attribuer le succès international des films ukrainiens?

C’est d’abord une question de dynamique générale. Eugene Afineevsky par exemple, le réalisateur de Winter on fire, est un Ukrainien naturalisé américain qui a voulu faire un film pour raconter ce que vivait son pays d’origine. Ivan Kozlenko, le directeur du centre Dovzhenko, a aussi joué un rôle. Il a beaucoup soutenu le Kiev International Short Film Festival, un festival de court métrages qui a aidé à révéler le cinéma ukrainien. Le budget consacré par le centre Dovzhenko à la promotion internationale du cinéma ukrainien augmente régulièrement. Cette année, on a atteint un record avec 500.000 dollars.

Le mécanisme de financement des films est-il efficace?

L’année dernière, j’ai fait partie d’une commission d’experts sur les subventions allouées aux productions cinématographiques. Et j’ai conseillé de mettre en place le même système qu’en France, où rien ne passe par l’Etat. Chez vous, ce ce sont les acteurs du monde du cinéma qui décident par eux-mêmes de la façon dont sont distribuées les sommes collectées par les taxes. Mais ce n’est pas à l’ordre du jour.

Quels sont les freins?

En Ukraine, l’Etat tient encore trop à son influence sur le cinéma. Récemment, le Parlement a voté une loi, pas encore promulguée, pour que les subventions ne puissent être allouées qu’aux films tournés en langue ukrainienne ou tatare. Pourtant, en Ukraine, tout le monde comprend le russe, et tourner en russe donnerait plus de visibilité internationale aux productions. Tout ça prouve qu’en ce moment le pouvoir est sous l’influence du nationalisme. Mais cette loi est vraiment regrettable. Il faut préserver le cinéma ukrainien de l’idéologie. La guerre s’arrêtera, le cinéma non.