Trois ans après Maïdan, la corruption gangrène toujours l’Ukraine. Face à cette situation, la société civile se mobilise. A Kiev, une ONG rassemble des juristes et de communicants pour sensibiliser la population.

En matière de corruption, très peu de choses ont changé depuis la Révolution.” Avocate de profession, Marta Ruda travaille depuis cinq ans pour l’ONG “Anti-Corruption Action Center”. Elle rassemble professionnels du droit et de la communication pour lutter contre la corruption. Et pour cause: le pays est l’un des plus corrompus au monde. En 2015, l’ONG allemande “Transparency International” classait l’Ukraine au 130ème rang sur 167 pays dans son rapport annuel sur la perception de la corruption.

Leur méthode? Sensibiliser la population avec des actions de lobbying et des coups médiatiques. L'”Anti-Corruption Action Center” existe depuis 2011. Treize personnes travaillent à plein temps dans les locaux de l’ONG, au centre de Kiev. Et chaque jour, les membres de l’association sensibilisent l’opinion publique et font pression sur les députés et la justice. Financée essentiellement par des fondations américaines et européennes, elle est devenue au fil des ans un fer de lance de la lutte contre les fraudes dans le pays.

Un système profondément ancré

En Ukraine, la corruption concerne tous les échelons de la société, du pot de vin donné à un policier au détournement de fonds publics. En 2014, le gouvernement a lancé un vaste projet de réforme pour améliorer la transparence du service public et permettre de sanctionner plus efficacement les fonctionnaires corrompus. Mais pour Marta Ruda, ce n’est pas suffisant. “La société civile commence à prendre conscience du problème, mais le système politique ne change pas”, explique-t-elle.

Les affaires les plus répandues restent les conflits d’intérêt: “Il s’agit souvent d’hommes politiques qui ont des intérêts dans des entreprises et qui ne les déclarent pas. Ensuite, ils utilisent leurs positions pour avantager leurs actifs. On a vu une ministre de la Santé acceptant que l’assurance sociale achète des médicaments 100 fois plus chers et moins efficaces, car ils étaient commercialisés par une entreprise dans laquelle elle avait des parts.”

Pour lutter contre les conflits d’intérêts, les juristes de l’association ont fait un intense lobbying au Parlement pour qu’il adopte, en octobre 2014, une loi criminalisant la publication de fausses déclarations de revenus. Le lobbying est une part essentielle du travail de l’organisation. Et cette stratégie est souvent payante. En avril 2015, est créée pour la première fois une agence indépendante de lutte contre la corruption. Une victoire pour l’ “Anti-Corruption Action Centre”,  qui a soutenu et fait pression sur les députés pour l’adoption de cette réforme.

Un combat médiatique

La lutte contre la corruption passe aussi par les médias. Plusieurs professionnels de la communication ont d’ailleurs rejoint l’association pour sensibiliser l’opinion publique. C’est le cas de Volodymyr Vizhniak, le community manager du centre. “Les réseaux sociaux sont un bon moyen de parler au plus grand nombre et de faire connaître les affaires de corruption. Quand un journaliste d’investigation publie sur un scandale qui concerne des gens puissants, le procureur général n’ouvre souvent pas d’enquête, et une semaine plus tard tout le monde a oublié. Nous, nous parlons de ces affaires, sans arrêt, sur les réseaux sociaux, et la pression de l’opinion fait plier les juges”, explique-t-il.

L’association fait du numérique son cheval de bataille. Pendant la Révolution de Maïdan en 2014, elle publie en anglais une série d’informations compromettantes sur le président Viktor Ianoukovitch. Le but: prouver la corruption du pouvoir en place et conduire les pays occidentaux à prendre des sanctions financières. C’est un succès. A la suite de ces publications, l’Union Européenne gèle les avoirs du Président et de 21 de ses proches.

Mais ce travail n’est pas sans risque. “Nous recevons de nombreuses pressions, des menaces, et des procès civils et criminels. C’est un boulot qui est dangereux, encore aujourd’hui“, explique Marta Ruda. Malgré tout, l’avocate reste optimiste. “Certains hommes politiques sont conscient du problème et prennent des initiatives. C’est mieux que rien, mais c’est loin d’être parfait. Mais depuis Maïdan, la population prend réellement conscience du problème, s’organise. Cela portera ses fruits”, espère-t-elle.