La révolution et la guerre ont changé la face du football en Ukraine. Les stades de football sont devenus des lieux d’expression idéologique avant d’être des théâtres de confrontation sportive ou physique. Jusqu’à réunir des supporters farouchement opposés. 

Des supporters de clubs rivaux chantants d’une même voix. Une image impensable pour beaucoup. Mais en Ukraine, où historiquement les confrontations ont été violentes entre les différents groupes d’ultras, c’est pourtant devenu une réalité. Comme ce moment où les supporters des mythiques Dynamo de Kiev et Shakhtar Donetsk, ont chanté ensemble à la gloire du pays et à la mort de “Poutine l’envahisseur” , instaurant un gimmick qui sera repris par l’ensemble des supporters des clubs ukrainiens. Et jusque dans les manifestations politiques.

Depuis la guerre, le football national est devenu la véritable tribune d’un fort sentiment patriotique, qui va au delà des rivalités sportives. Avant le conflit à l’est, les supporters ukrainiens étaient connus pour leur farouche opposition. “Les affrontements entre les supporters de Lviv, Kiev ou Dnipropetrovsk étaient extrêmement intenses“, explique Kostyantyn Andriyuk, journaliste sportif pour le groupe “1+1 média”. C’est aussi l’avis de Taras Hordiyenko, directeur technique du Karpaty Lviv, un club de l’ouest du pays. “Le club à toujours condamné les violences, mais c’était une réalité, les matchs de football étaient une occasion récurrente de confrontation idéologique“, raconte-t-il, détaillant l’opposition historique entre les clubs de l’ouest, plus proche de l’Europe, et ceux à l’est davantage influencés par le voisin russe. “Mais tout a changé avec Maïdan.

Taras Hordiyenko et Serhii Angei dans la salle de presse du Karpaty Lviv. (Crédit: Gaspard Wallut)

“Nous avions cette culture de la bataille de rue”

Lors des prémices de la révolution, les supporters ultras habituellement craints par la population, ont pris les avants postes de la confrontation face à la police et aux forces armées du président déchu Viktor Ianoukovitch. “Naturellement, nous sommes allés en première ligne. Au départ, les manifestations étaient menées par des étudiants, des jeunes pacifistes. Ils se sont retrouvés face à une répression violente. Ils ne savaient pas comment faire” explique Taras Kuzmenko, porte-parole des White Boys club, l’un des groupes d’ultras du mythique Dynamo Kiev. “Nous nous avions cette culture de la bataille de rue, que ce soit face aux supporters adverses ou face à la police. Il nous a semblé normal d’être là”, poursuit-il.

Des supporters de tous les clubs du pays sont alors venus défendre l’intégrité ukrainienne sur la désormais mythique place centrale de la capitale. C’est le cas de Serhii, 32 ans, l’une des plus importantes figures des ultras du Karpaty Lviv, club de la grande ville de l’ouest du pays. “En Ukraine les stades de football ont toujours été des lieux où s’exprimaient des convictions politiques“, explique-t-il. “Avant l’ouest et l’est se battaient en raison de différences idéologiques. Mais avec les événements de Maïdan nous nous battions ensemble contre un ennemi commun, la Russie et ses pions en Ukraine”, ajoute-t-il.

“Si l’on m’avait dit que nous serions amis un jour, je ne l’aurai jamais cru”

Au plus fort de la contestation, et alors que la police entame une violente répression, la quasi totalité des groupes d’ultras des clubs du pays se réunissent pour signer un accord de paix, une trêve jusqu’à la fin de la guerre. Le football passe alors au second plan. Cet accord entre les groupes d’ultras prévoit la poursuite d’un unique objectif: la défense de l’Ukraine. Plus aucun affrontement n’est envisagé, “l’union entre nous tous est l’unique moyen de peser sur ce qui se passe” explique Valerii Antonenko, lui aussi supporter du club de la capitale. La priorité est alors la préservation du pays. “On s’est rendu compte que les mecs contre qui nous nous battions par le passé, aspiraient à la même chose que nous”, racontent Serhii comme les ultras du Dynamo Kiev.

Depuis, de nombreux supporters se sont engagés soit dans l’armée, soit au sein de milices ayant rejoint le front. C’est notamment le cas de Serhii. Avec quelques amis membres des ultras de Lviv, il rejoint d’abord Kiev et Maïdan, puis se rend sur le front de l’est, pour défendre la très riche région du Donbass, alors -et toujours- sous le feu des offensives des séparatistes.

La particularité du club de Lviv, c’est que son propriétaire, Petro Dyminsky. Un riche homme d’affaires de la région et l’un des seuls propriétaire de club a avoir officiellement soutenu l’armée ukrainienne. “Il a offert un bus du club pour le transport des soldats. Il a acheté énormément d’équipement, des gilets pare-balles, des lunettes de vision nocturne, des bottes…“, détaille Taras Hordiyenko. “Les autres propriétaires, eux, ont sûrement participé à l’effort de guerre, mais jamais officiellement“, ajoute-t-il. “Très certainement afin de protéger des intérêts présents intimement liés à la Russie” explique Kostyantyn Andriyuk. “C’est vrai que c’est une fierté pour Lviv“, rajoute Serhii, fier de son club et de l’implication de son président.

Serhii et ses camarades sur le front de l’est posant avec une écharpe du Karpaty Lviv. (Crédit: Serhii Angei)

“Le visage du football ukrainien ne sera plus jamais le même”

“Au moment de l’offensive des séparatistes, l’armée ukrainienne était extrêmement faible“, raconte Taras Kuzmenko, “et je pense que beaucoup de supporters de foot avaient l’esprit profondément patriote. Peut être plus que le citoyen moyen. C’est certainement pour cela que beaucoup d’entre nous sont partis. Et puis il y a aussi l’esprit guerrier que nous avions cultivé depuis de nombreuses années“.

Valerii Antonenko, raconte qu’il a connu Serhii -supporter du Karpaty- sur le front. Comme lui, il a dû rentrer chez lui. Mais tous continuent de soutenir l’armée. “Nous organisons des collectes de fonds, de vêtements. Et nous utilisons nos connexions aux sein des clubs pour que les joueurs viennent rendre visite aux soldats blessés dans les hôpitaux de Kiev ou Lviv“, expliquent-ils. Qu’ils soient de gauche, de droite, de Lviv, Dnipro ou Kharkiv, ils sont tous devenus des frères d’armes. “Et même si l’accord que nous avons passé doit prendre fin lorsque la guerre sera finie, je pense que le visage du foot ukrainien -en tout cas de ses supporters- ne sera plus jamais le même”, analyse Taras Kuzmenko.