ENTRETIEN avec Yuri Leuta. Ce réalisateur ukrainien prépare un documentaire intitulé: « La cacophonie du Donbass ». Il entend expliquer l’histoire de cette région industrielle de l’est de l’Ukraine, aujourd’hui sous contrôle de séparatistes, pour faire comprendre les racines du conflit actuel.

Yuri Leuta, réalisateur et producteur ukrainien (Photo Sarah Rozenbaum)

Comment est-ce que vous décririez le Donbass à quelqu’un qui ne sait rien de cette région ?

L’histoire du Donbass ne débute pas en 2014. À l’origine c’est une région qui n’est pas homogène du tout. On y trouvait des Russes, des Ukrainiens, des Kazakhs, à peu près tous les peuples de l’Union Soviétique qui sont venus là pour être mineurs. Il y avait beaucoup de criminels parce que c’est un endroit où on pouvait trouver du travail sans passeport.
À partir de 1930 et du film “La symphonie du Donbass” par Dziga Vertov, les mineurs ont été glorifiés. Le pouvoir soviétique avait besoin de héros et les mineurs ont joué ce rôle. La région du Donbass est ainsi devenue très importante pour l’URSS.
Par exemple Alekseï Stakhanov, la figure du mineur par excellence, le mineur modèle qui battait tous les records de production venait du Donbass. Même s’ils étaient très bien payés, autant que des professeurs ou des chefs d’université, les mineurs n’avaient pas la vie rêvée qu’on voyait dans les films. Ils ont commencé à protester et puis l’URSS est tombée et ils en sont restés là. Depuis, même s’ils gagnent plus ou moins bien leur vie, ils ne bénéficient plus d’autant d’attention. Et c’est ce que la guerre en 2014 a montré.

Donc le conflit actuel est une conséquence du traitement de la région pendant le XXème siècle ?
Un proverbe dit: « qui sème le vent récolte la tempête ». Il est particulièrement adapté ici. L’Etat ukrainien n’a pas su profiter de ces 25 ans d’indépendance pour démonter tous les mensonges soviétiques sur les mineurs.
Les gens qui vivent dans le Donbass ne savent pas s’ils sont Russes, s’ils sont Ukrainiens… Aujourd’hui c’est censé être un territoire de l’Ukraine et ça l’a toujours été. Mais sur place, les habitants se sentent juste “du Donbass”. D’ailleurs, 90% d’entre eux ne sont jamais sortis de leur région et n’ont jamais voyagé. Ils restent bloqués sur place. Le Donbass, c’est leur terre natale, leur patrimoine. Ils détestent les Russes, ils détestent les Ukrainiens et tout ça c’est une conséquence des grands mensonges qui ont été perpétués à propos des habitants de cette région.
Tout ce qui se passe aujourd’hui cela rappelle étrangement l’époque soviétique parce que les séparatistes essaient de recréer cette atmosphère  du passé, ce petit espace soviétiques avec de nouveaux héros, de nouveaux pionniers, sauf que cela ne marche pas du tout. C’est impossible de créer un petit Etat à l’intérieur du Donbass, parce qu’il n’y a quasi rien là-bas.

Et c’est ce que vous essayez de montrer dans votre film ?

On essaie d’analyser ce qui s’est passé en réalité, derrière ces films documentaires qui glorifiaient les mineurs. On mêle des archives inédites de films documentaires, de films de fiction et des images issues des programmes télévisuels actuels, afin de mettre en parallèle les différentes époques et de comprendre comment on a pu passer de la symphonie qui régnait dans la région décrite par Dziga Vertov à la cacophonie actuelle. C’est d’ailleurs le titre de notre film, « La cacophonie du Donbass ». Notre film montre comment en semant les mensonges, on a récolté la guerre.