Dans les lieux touristiques de Kiev, des Ukrainiens déguisés en peluches prennent des photos avec les passants en échange de quelques billets. Les locaux ne les voient pas toujours d’un bon oeil. Mais l’activité leur permet d’arrondir leurs fins de mois, dans un contexte économique très difficile.

(Crédit photo : Valentine Leboeuf)

Pancartes brandies, porte-voix aux lèvres et poings levés, quelques manifestants se sont regroupés sur le Maïdan ce samedi 4 février pour protester contre la reprise des combats dans le Donbass. Une mobilisation qui contraste avec l’activité de deux personnages déguisés qui se baladent gaiement quelques mètres plus bas.

Dans le froid, un chat et un panda interpellent les passants en sautillant. Sous les moustaches et le museau rose se cache un jeune homme se faisant appeler «Max». Il a 23 ans et est étudiant en droit. Il ne fait pas ce métier par plaisir, mais par nécessité: «je dois payer pour faire mes études. Mes parents m’aident comme ils peuvent mais ce n’est pas toujours suffisant donc je me déguise pour pouvoir mettre un peu d’argent de côté.» Son ami camouflé  en panda est lui aussi étudiant. Mais il refuse de répondre à toute question.

Max enfile sa tenue de chat quotidiennement. Le matin ou l’après-midi en fonction de son emploi du temps. Les week-ends, il peut travailler jusqu’à huit heures par jour pour un résultat peu fructueux: «une bonne journée pour moi c’est lorsque je gagne 100 à 200 hryvnias (soit 3 à 6 euros). Mais  je peux n’en gagner que 100 en un week-end, voire rien du tout.» Son costume pèse vingt kilos. Le soir, lorsque l’étudiant l’enlève, il a des douleurs. «C’est un métier fatigant qui ne rapporte pas grand chose. Le hryvnia a perdu plus de 60% de sa valeur depuis trois ans, le PIB est en chute libre et le taux de chômage tourne autour de 10%. Donc si les gens ne veulent pas donner, on n’insiste pas.»

Les touristes pris au piège

Les mascottes ciblent plutôt les étrangers. Et lorsqu’elles en trouvent, leur attitude n’est pas si pacifique. Les deux compères repèrent trois touristes françaises, les saisissent par le bras et leur font des câlins plus ou moins forcés. Après une dizaine de photos, ils réclament de l’argent. Les jeunes filles donnent 200 hryvnias, trop peu aux yeux des mascottes qui en réclament le triple. Ils les encerclent, se font de plus en plus insistants jusqu’à les coller physiquement. Le ton monte. Les jeunes filles parviennent finalement à se libérer puis accélèrent le pas pour s’éloigner.

Mais tous ne se comportent pas ainsi. Un peu plus loin, sur la grande place entre la cathédrale Sainte-Sophie et le monastère Saint-Michel-au-Dôme-d’Or, un ours brun géant tend les bras à qui voudra lui donner un peu de tendresse. L’ours est en réalité un enseignant trentenaire qui n’arrive pas à vivre de son métier. Une Américaine se prend au jeu et immortalise le moment. Ils échangent cordialement puis la touriste lui donne un billet de 10 hryvnias. L’enseignant saisit le billet d’un air déçu mais lui souhaite une bonne continuation avec un grand sourire.

Une touriste enfile la tête de la mascotte (Crédit Photo : Valentine Leboeuf)

Retour sur le Maïdan où les mascottes ne se mélangent pas aux manifestants. Une sage décision. «Je trouve ça aberrant qu’il y ait des gens déguisés en peluches pendant qu’on manifeste pour la paix dans notre pays, s’indigne Slava, une Ukrainienne de 25 ans. Ils n’ont pas leur place ici, ils nous décrédibilisent complètement.» A ses côtés, Denis se souvient de fortes tensions qui ont éclaté entre mascottes et manifestants. «Le Maïdan est symbolique, c’est un lieu où on commémore nos morts et où s’écrit une partie de l’Histoire du pays. Il y a quelques années, les mascottes se sont invitées pour faire des photos lors d’une manifestations. Elles ont été chassées par la force.»

Dova, un grand blond aux yeux clairs, explique à travers sa grosse écharpe nouée autour du cou que ces personnages déguisés agacent beaucoup d’Ukrainiens. Mais lui, il les comprend: «En cette période difficile, chacun se débrouille comme il peut. Je ne suis pas hostile à leur présence mais je les évite systématiquement.»

Les enfants, eux, ont les yeux qui brillent. Ils sont trois à avoir repéré les peluches géantes et supplient leurs parents de s’en approcher. Leur mère s’arrête un instant pour qu’ils puissent les observer. Mais au moment où les créatures s’approchent, les parents saisissent vigoureusement leurs enfants par les poignets et pressent le pas.