En décembre dernier, Amnesty International tirait la sonnette d’alarme sur la situation en Crimée : dans cette région ukrainienne annexée par la Russie le 18 mars 2014, les dissidents sont réduits au silence. L’ONG dénonce notamment le sort réservé aux Tatars, minorité turcophone musulmane, représentant 13% de la population locale. Depuis Kiev, Tamila Tasheva, à la tête de l’organisation Crimea SOS, se bat pour les droits de son peuple.

Tamila Tasheva, militante à la tête de l’organisation Crimea SOS. (Crédit: Tamila Tasheva)

De quelles persécutions sont victimes les Tatars de Crimée ?

Certains sont kidnappés, mis en prison ou tués. Même s’il n’y a pas d’affrontements directs en Crimée, du point de vue du droit international, tout ce que fait la Russie dans cette région est considéré comme un crime de guerre. La première victime s’appelait Reshat Ametov, c’était un activiste tatar qui a été attrapé par la milice populaire et transféré dans un endroit inconnu. Quelques jours plus tard, on a retrouvé son corps défiguré. Depuis mars 2014, six personnes ont été trouvées mortes, 15 sont portées disparues, 17 ont été emprisonnées avant d’être libérées. Par ailleurs, l’institution représentative des Tatars, le Medjlis, a été interdit et déclaré organisation extrémiste, et tous ceux qui sont impliqués dans les réunions du Medjlis peuvent être persécutés. Les leaders, Mustafa Djemilev et Refat Chubarov, sont interdits de séjour en Crimée.

Pourquoi cet acharnement ?

Dès le début de l’occupation, la communauté tatare a été la première victime, parce qu’elle a tout de suite déclaré qu’elle s’opposait à l’annexion, et qu’elle souhaitait l’intégrité du territoire ukrainien.

Les Tatars sont-ils les seuls à être visés par cette répression ?

Tous ceux qui ne sont pas d’accord avec l’occupation sont persécutés. En plus des Tatars, il y a la population ukrainienne qui habite en Crimée, ou encore les musulmans non tatars, accusés d’appartenir au parti Hitzb ut-Tahrir, considéré comme une organisation terroriste par Moscou. La Russie colle des étiquettes aux opposants : extrémiste, terroriste, plus récemment saboteur. Mais la plupart des violations des droits de l’homme en Crimée concernent directement les Tatars. Sur les 15 personnes portées disparues, 11 sont des Tatars. Sur les 36 procédures pénales engagées contre des dissidents, une vingtaine sont à l’encontre de Tatars.

Les personnes persécutées sont-elles toutes des activistes pro-Ukraine ?

Une partie seulement sont activistes, comme Ervin Ibragimov. Très connu, membre du Congrès international des Tatars de Crimée, il a été kidnappé le 24 mai 2016. Des caméras de surveillance ont enregistré la scène : sa voiture a été arrêtée par la police routière, il a été transporté quelque part, et on ignore où il se trouve. Jusqu’ici les autorités russes n’ont donné aucune information, malgré nos demandes. Nous ne voulons pas penser qu’il a été tué, mais il s’agit bien d’une tentative d’éliminer un activiste, et de terroriser les autres, en montrant que toute volonté d’opposition sera immédiatement stoppée. A côté de cela, de jeunes Tatars ordinaires ont aussi été pris pour cible : ils ont des activistes dans leur famille, mais eux-mêmes ne sont pas militants.

Que fait l’ONG Crimea SOS que vous dirigez pour aider les dissidents ?

L’organisation a été créée au début du conflit pour raconter ce qui se passe en Crimée : trop peu de gens savent que tout cela existe. Nous fournissons une aide juridique à ceux qui ont besoin d’un avocat pour défendre leurs intérêts. Ce sont souvent des affaires criminelles compliquées à gérer, et très peu d’avocats travaillent sur le territoire de Crimée. Les autorités russes ont commencé une purge des avocats pour éliminer ceux qui veulent défendre les Tatars. Emil Kourbedinov, par exemple, a été arrêté pour avoir publié en 2013, soit avant l’occupation, des articles considérés aujourd’hui comme extrémistes* ! C’est une menace très claire à l’égard de tous les avocats qui défendent les Tatars.

Personnellement, avez-vous le droit de rentrer en Crimée ?

Non. Lorsque l’occupation a commencé, je vivais déjà à Kiev. De là, avec d’autres Tatars, nous avons fait partie des plus actifs dès le mois de mars 2014 pour dénoncer l’illégalité de l’action des militaires russes en Crimée. Y retourner me conduirait en prison.

De nombreux Tatars ont préféré l’exil. A terme, la Crimée va-t-elle être abandonnée aux Russes ?

Sur les 70 000 personnes qui ont quitté la Crimée depuis 2014, la moitié sont des Tatars. Beaucoup ont fui vers l’Ukraine. Les nouvelles autorités essayent d’expulser les Tatars et les Ukrainiens. A l’inverse, beaucoup de Russes sont arrivés en Crimée. Plusieurs programmes les encouragent à venir : des emplois sont créés, ils reçoivent des appartements… La Russie viole les bases du droit international en expulsant la population et en organisant ce remplacement.

* L’avocat Emil Kourbedinov a été libéré ce 5 février