Depuis une dizaine d’années et plus particulièrement après les événements de Maïdan, les artistes engagés en Ukraine décryptent les mutations d’un pays en guerre. En déplaçant la révolution dans le domaine de l’esthétique, les artistes proposent un activisme éloigné des partis politiques. 

De la “révolution orange” en passant par les manifestations de Maïdan ou encore l’annexion de la Crimée, le contexte politique en Ukraine depuis 2004 a donné naissance à une vague d’artistes engagés. Pourtant, cette forme d’art ne s’est pas transformée en véritable mouvement. Aujourd’hui, elle représente une communauté restreinte mais active dans le pays.

A 29 ans, Maria Kulikovska fait partie des artistes incontournables dans le milieu de l’art engagé. Elle compte parmi ceux qui aspiraient au changement bien avant la révolution, et qui le faisaient savoir à travers l’art. «Je ne suis pas une artiste bourgeoise qui se contente de faire de la décoration, l’art n’a jamais été une question de business ou de célébrité pour moi», affirme-t-elle d’une voix douce mais déterminée. Originaire de Crimée, la jeune femme s’est inspirée de son expérience de réfugiée et des « nombreuses cicatrices » laissées pour créer un art qui puisse abolir les frontières. Elle souhaite avant tout que ses œuvres permettent de créer « une plateforme de liberté » et de réflexion.

Maria Kulikovska s’intéresse principalement aux thèmes des frontières et du corps, à travers cette sculpture d’elle-même par exemple. (Crédit : Marie-Hélène Gallay)

Une révolution sans armes dans la sphère artistique

Mais s’engager à travers l’art n’implique pas forcément d’afficher son soutien pour un parti. Si le contexte politique et social influe incontestablement sur leurs productions, les artistes revendiquent leur autonomie face aux différentes lignes politiques des partis. «L’art engagé ne se résume pas à des visions politiques, mais à mes propres sentiments et l’obscurité qui entoure notre société. Je montre ma position personnelle sans être un parasite pour les autres», explique Maria Kulikovska.

Comme elle, d’autres artistes assument leur activisme mais se considèrent surtout comme des « artistes de performance », qui gardent leurs revendications dans le milieu de l’art, en investissant l’espace public sans vouloir l’étouffer. Maria Kulikovska est convaincue de l’importance des artistes ukrainiens à l’heure actuelle: «C’est une révolution sans armes, on parvient à changer des choses inconsciemment, même si les gens ne s’en rendent pas forcément compte». Au fil du temps, elle a vu un plus grand nombre de personnes s’opposer à la propagande et oser prendre la parole. Elle est convaincue que le travail des artistes n’y est pas pour rien.

Un art autonome et imprévisible

Pour Nikita Kadan, l’art politique se résume en deux mots: «obscurité et imprévisibilité, à l’image de la situation en Ukraine». Cet artiste de 34 ans est une figure importante dans le milieu. A travers la sculpture, la peinture ou le dessin, chaque production est pour lui un moyen de comprendre ce qui se passe dans la société post-soviétique. Son rôle d’artiste est «d’entrer dans cette obscurité politique et historique».

Il se souvient de son projet sur la violence policière, comprenant des dessins explicites, qui n’avait pas reçu un bon accueil en Ukraine et avait même été censuré en Chine. Mais Nikita Kadan cherche avant tout à suivre sa propre logique de pensée et sa position, indépendamment du pouvoir ou des politiques: «Le but n’est pas d’illustrer les lignes politiques des partis. Elles changent tellement que si on les suit, il faut aussi changer son art». Encore une fois, une démarche très politique, mais loin des partis.

Les sourcils froncés et l’air concentré, il explique d’une voix tranquille qu’un artiste engagé peut avoir une longueur d’avance grâce à l’esthétique: «Il suffit de suivre sa propre sensibilité et on peut être plus rapide que l’actualité», avant d’ajouter que les musées ont aujourd’hui un rôle clé dans la société pour donner à voir au public “l’urgence de la situation”. Mais l’artiste n’est pas dupe. Il sait bien que l’art ne peut pas toucher tout le monde. “Si on compare le nombre de personnes qui vivent en Ukraine et celles qui se rendent dans les musées, cette pratique peut paraître assez élitiste”, admet-il. “Et il n’y a rien de bon là-dedans.

L’art de Nikita Kadan, mélange d’Histoire et de mémoire, est inspiré “d’un profond sentiment de gêne” face à la réalité de la société. (Crédit : Marie-Hélène Gallay)

Dans la galerie d’art contemporain «32 Vozdvizhenka» à Kiev, l’art engagé s’est infiltré dans les programmes d’exposition. Mais selon Daryna Yakimova, l’une des directrices, le public n’est pas forcément réceptif à l’activisme artistique. A part les connaisseurs, peu d’Ukrainiens franchissent les portes d’une galerie pour découvrir cet art. «Certains visiteurs n’aiment pas voir ce genre d’exposition. C’est le rôle des galeries et des institutions de les aider à comprendre le message des artistes et d’encourager les collectionneurs à s’y intéresser», veut-elle croire. Mais l’accueil des activistes n’est pas toujours évident en Ukraine: il y a quelques jours, l’exposition de l’artiste anarchiste David Chichkan au Visual Culture Research Center de Kiev a été temporairement fermée, après les menaces de groupes extrémistes néo-nazis.

A travers des thèmes couvrant la guerre, les frontières, la violence, l’égalité ou le féminisme, l’activisme artistique ukrainien s’affirme avec plus d’assurance. Pour Daryna Yakimova, la jeune génération d’artistes marque une nouvelle ère de l’art engagé ukrainien, en essayant de répondre à la confusion qui règne dans un pays en guerre par une esthétique politique et indépendante. En se tenant toutefois loin du jeu des responsables politiques.