Jamala, une Tatare de Crimée, a remporté l’Eurovision en 2016. Avec sa chanson, qui dénonce l’annexion de la Crimée par la Russie, l’artiste est devenue une véritable icône pour les Ukrainiens.

Crédits : Mariya Kapinos

C’est dans un café du centre de Kiev, dont la chaleur contraste avec la fraîche température extérieure, que Jamala, apprêtée comme pour un shooting photo, nous accueille avec un «Bonjour» en français. Sa maîtrise de la langue de Molière s’arrête là, mais l’intention est louable. Entre deux castings pour la prochaine saison de la version ukrainienne de The Voice, dont elle vient d’intégrer le jury, la chanteuse nous reçoit. De longs cheveux noirs, un sourire avenant: si son visage est inconnu en France, Jamala est une célébrité en Ukraine.

«J’aime l’Ukraine, le peuple ukrainien, les Tatars de Crimée. Je suis simplement une patriote.» Jamala, de son vrai nom Susana Jamaladinova, refuse de se définir comme une chanteuse engagée politiquement, ou comme la porte-parole des Tatars. Pourtant, la jeune femme de 33 ans est bel et bien devenue une icône, un symbole pour tout son pays, lorsqu’elle a remporté l’Eurovision l’année dernière.

Plus qu’à son sacre même, Jamala doit ce statut à la chanson qu’elle a interprétée lors du concours. 1944 évoque la déportation des Tatars de Crimée sous le régime de Staline pendant la Seconde guerre mondiale. Ses premiers mots: « Quand les étrangers arrivent, ils viennent dans votre maison, ils vous tuent tous et disent ‘nous ne sommes pas coupables’.» Un texte à la résonance toute particulière, écrit juste après l’annexion de la Crimée par la Russie en mars 2014, que l’artiste qualifie de «terrible».

1944 est avant tout une chanson personnelle. L’arrière-grand-mère de Jamala, Nazalkhan, a été déportée : elle et ses cinq enfants ont été mis dans un wagon de marchandises, et conduits en Asie centrale. C’est là, dans l’actuel Kirghizistan, qu’est née Jamala en 1983, d’un père tatare et d’une mère arménienne. Sa famille n’a pu revenir en Crimée qu’après la chute de l’URSS en 1991. « J’ai écrit cette chanson avec mon cœur, pour parler de moi, de mon histoire, de mon peuple, raconte Jamala. Beaucoup de personnes s’y sont reconnues, et c’est très important pour moi. Quand quelqu’un me dit qu’il a l’impression que j’ai chanté sa vie, il n’y a pas de plus beau compliment qu’on puisse me faire. »

Bien sûr, la Russie n’a guère apprécié la chanson de Jamala. Elle a d’abord demandé son interdiction au concours, compte tenu de son contenu politique. Puis a crié au scandale lors de sa victoire. Cela fait encore sourire la Tatare: « Le fait que la Russie ait fait autant de bruit m’a finalement aidée. Les gens ont voulu connaître cette chanson. Lorsqu’un pays essaye de cacher les pages sombres de son histoire, il ne suscite que davantage d’intérêt. »

« Cela fait trois ans que je n’ai pas vu mon grand-père »

Mais le visage aux traits doux et bienveillants de la chanteuse se fige brusquement lorsqu’elle parle de la Crimée. Car Jamala, vu ses prises de position, ne peut plus retourner dans cette région, sous le contrôle des autorités russes. « Ma famille est là-bas, toutes mes racines sont là-bas. Cela fait trois ans que je n’ai pas vu mon grand-père de 91 ans, et je sais que je ne peux pas prendre le train pour aller le voir», se désole-t-elle. Ses yeux marrons se sont soudain emplis de larmes. Jamala sort alors son portable, et montre avec fierté des photos qu’elles a reçues récemment: sa ville au bord de la mer Noire, « qui ressemble à Malte », et son père en train de cuisiner.

A défaut d’être en Crimée, Jamala chante sa région. Dans ses textes, elle parle du retour à la maison, de la liberté, de l’amour. Sa participation à l’Eurovision a incontestablement changé sa vie, « en bien », précise-t-elle. L’artiste ne souhaite cependant pas qu’on la limite à ce concours et à 1944. «L’Eurovision peut être une chose dangereuse. On met beaucoup d’énergie dans une seule chanson pour représenter son pays, mais il ne faut pas que ce soit une étiquette qui te colle ensuite à la peau toute ta vie. »

Jamala n’aime pas les étiquettes. Elle essaie de s’en détacher avec son travail, mélange de styles divers. Elle qui a commencé la musique avec le chant d’opéra et le jazz se tourne aujourd’hui vers des morceaux plus populaires, avec davantage d’électro. «C’est un plaisir de composer dans différents genres», affirme-t-elle. C’est avec de grands gestes et l’excitation qui perce dans sa voix qu’elle parle de son goût pour Ella Fitzgerald, Marvin Gaye ou encore les Daft Punk. Lorsque les hauts-parleurs du restaurant diffusent un morceau d’Aretha Frankkin, elle esquisse même quelques mouvements de danse et commence à fredonner.

Outre un nouvel album en projet et sa participation à The Voice, qu’elle envisage comme un « nouveau challenge », Jamala est membre du jury chargé de sélectionner le candidat national pour l’Eurovision 2017, qui se déroulera à Kiev. Remporter une deuxième victoire consécutive sera difficile pour l’Ukraine, mais Jamala veut y croire. « On me disait aussi que ma chanson ne pourrait pas gagner », souligne-t-elle, avant d’ajouter: « L’important, c’est de représenter l’Ukraine de façon digne. » Celle qui est devenue la fierté nationale s’y connaît assurément en la matière.