En attendant de pouvoir retourner au combat, la convalescence des soldats ukrainiens peut être longue. A l’Institut orthopédique et traumatologique de Kiev, des bénévoles apportent leur solidarité aux blessés de l’Est.

Tout comme Demi, les blessés subissent plusieurs opérations et restent un certain temps en convalescence. (Crédit : Marie-Hélène Gallay)

Dans la chambre numéro un de l’Institut orthopédique et traumatologique de Kiev, les lits d’hôpitaux côtoient des étagères remplies de provisions. Pieds dans le plâtre, cinq soldats blessés du Donbass partagent cette modeste pièce désordonnée. Ils se reposent en attendant d’être opérés ou de pouvoir sortir. Sur les tables de chevet, les livres s’empilent sur des boîtes de chocolats, à côté d’une collection de bouteilles de jus d’orange. “On a trop de nourriture ici, le frigo est plein. Il va falloir qu’on se prépare au régime, on mange trop !”, plaisante Leonid, un militaire d’une quarantaine d’années blessé l’année dernière sur le front à l’Est de l’Ukraine.

Mais Irina et Katya entrent les bras chargés de sacs de nourriture et le sourire aux lèvres. Comme tous les dimanches après-midi, ces deux bénévoles de 34 et 39 ans font la tournée des chambres à l’Institut où les “Atoshniki”, le nom donné aux soldats de la zone de guerre, sont accueillis. Elles leur apportent de nouvelles provisions, achetées par leurs propres moyens ou des plats cuisinés par d’autres bénévoles. Une manière de pallier la nourriture de mauvaise qualité de l’Institut et passer un peu de temps avec des blessés qui ne peuvent pas toujours recevoir la visite de leurs familles.

Irina a fait deux heures de trajet pour venir à l’Institut. Elle s’occupe des tournées le week-end depuis le mois de novembre 2016 et continuera tant que la guerre ne sera pas terminée. Être au contact des soldats lui permet “de prendre la température du front, ici à Kiev”. Tout comme Katya, elle a fui Donetsk où elles étudiaient dans une université de philologie et vit en banlieue de la capitale ukrainienne.

Dès son arrivée à l’Ouest du pays, elle a tout de suite voulu apporter son aide. “Au début je réagissais aux appels de financements sur les réseaux sociaux. Après j’ai fait la connaissance d’une journaliste qui nous a invitées à la rejoindre à l’Institut. Je trouve que c’est plus utile, on peut vraiment voir le fruit de notre assistance”, raconte Irina, en répartissant la nourriture dans différents sacs. Pour les deux bénévoles, cette présence permet aussi de rappeler que le pays est en guerre depuis la capitale.

Katya et Irina vont rendre visite aux soldats blessés de l’Institut tous les week-ends.(Crédit: Marie-Hélène Gallay)

Des opérations en chaîne, d’un hôpital à l’autre

Si les soldats ne sont que de passage dans ce grand établissement, les périodes de convalescence peuvent, elles, être très longues. Demi, voisin de chambre de Léonid, regarde les photos de sculptures en métal qu’il a fabriquées. Il était ferronnier avant de s’engager dans l’armée, mais n’a pas hésité à défendre son pays quand la guerre a commencé. Entre deux plaisanteries, les militaires profitent du passage d’Irina et Katya pour faire passer des messages à leurs collègues blessés, installés dans d’autres étages.

A l’Institut de Kiev, le traitement est entièrement gratuit pour les blessés de guerre. “Les médecins sont vraiment talentueux, surtout les jeunes chirurgiens. Ils nous opèrent et corrigent même les erreurs qui ont été faites dans d’autres hôpitaux”, s’enthousiasme Léonid. Les établissements les plus proches du front s’occupent des opérations d’urgence et redirigent ensuite les blessés vers l’Ouest du pays. La plupart du temps, l’hôpital militaire de Kiev envoie même ses patients à l’Institut, où les soins spécialisés sont « les meilleurs ».

La chambre de Léonid et ses colocataires soldats à l’Institut d’orthopédie et de traumatologie de Kiev. Crédit : MH Gallay

Des soldats engagés impatients de retourner sur le front

Pour les soldats, convalescence n’est pas synonyme de vacances. Tous restent en contact avec les combattants du front le plus fréquemment possible. Comme Sergii, un militaire réserviste de 46 ans hospitalisé à l’Institut depuis trois jours, au sixième étage. “Je compte revenir sur le front dès que possible. Je veux me reposer mais j’ai hâte de revenir, vivement l’opération!”, confie-t-il d’un ton assuré. Habillé avec sa veste de treillis et un pantalon plus décontracté, le militaire s’assoit dans le hall de l’étage à la décoration vieillotte. Sa main a été blessée lors d’une explosion en 2014. Mais à cette époque, le transport des blessés était compliqué et les infrastructures médicales peu présentes. Par manque de temps, Sergii a tenté de guérir lui-même sa main en faisant ses propres bandages. Aujourd’hui, deux de ses doigts ne bougent plus. “Si j’avais fait les bons soins depuis le début, ma main n’aurait jamais été comme ça”, avoue-t-il, l’air résigné.

Andrei, un blessé de 42 ans à l’étage supérieur, tatoué et les sourcils froncés, reproche au président ukrainien Petro Porochenko de ne pas donner l’ordre de passer à l’offensive, ni d’évacuer la population de Donetsk. Il a combattu avec les membres du “Pravy Sektor”, un parti politique ultranationaliste ukrainien, qui représentent les radicaux du front. Ces soldats se battent bénévolement aux côtés de l’armée régulière. Malgré quinze opérations au cours de l’année 2016, il reviendra “sans hésitation” sur le front.

Les sacs sont presque vides et l’heure tourne, il reste encore une dernière chambre à visiter dans un autre bâtiment de l’Institut. Irina et Katya s’approchent de l’ascenseur avec le même enthousiasme qu’au début de l’après-midi. Pour les deux bénévoles, peu importe pendant combien de temps elles devront continuer ces tournées, “le principal c’est que la situation ne s’aggrave pas”.