Depuis 2015, le “théâtre des personnes déplacées” permet à ceux qui fuient les combats de raconter leur histoire sur scène. Une initiative qui regroupe psychologues, metteurs en scène et acteurs, avec un objectif: libérer la parole.

Le théâtre est devenu toute ma vie“. Arrivée à Kiev en 2015, Anastasia Pugach se remémore ses premiers pas sur scène. “Raconter ce qui m’est arrivé devant tout ces gens, ça m’a libéré d’un poids“. A l’époque, la jeune femme vient de quitter sa ville d’origine, Donetsk. Elle fuit la guerre, qui sévit dans la région. A son arrivée dans la capitale ukrainienne, elle pousse la porte du “théâtre des personnes déplacées”. Une expérience qui va changer sa vie.

Comme elle, des centaines de déplacés de l’est ont pu partager leurs souvenirs sur scène grâce au “théâtre des personnes déplacées”. Depuis sa création, une quinzaine de spectacles ont pu avoir lieu à Kiev, mais aussi à Lviv et dans les régions de l’est, à quelques kilomètres de la ligne de front.

Raconter son histoire sur scène

Le projet est né en février 2015 dans la tête du metteur en scène allemand Georg Genoux et de la dramaturge ukrainienne Natalia Vorozhbyt. L’idée: offrir aux réfugiés de l’est l’occasion de raconter leur histoire devant un public. Une manière d’alléger leurs peines et de dépasser les tabous pour commencer une nouvelle vie. Les déplacés écrivent leurs textes, mais le travail de mise en scène est fait avec les bénévoles de l’association. Seuls ou à plusieurs, ils racontent, à coup de mises en scène théâtrales, leur histoire. Une initiative entre thérapie de groupe et démarche artistique.

Pour Aleksey Karachinsky, un psychologue professionnel qui s’est lancé dans le projet, la thérapie par le théâtre est très efficace. “Les gens avec qui nous travaillons ont de lourd traumatismes, semblables à ceux que l’on trouve chez les soldats. Le théâtre est un moyen de sortir ce qu’ils ont en eux, pour les libérer du poids qu’ils transportent, explique-t-il.

Lecture du texte du prochain spectacle (Crédit : Florian Cazeres)

Après quelques répétitions avec les acteurs et metteurs en scène de l’association, Anastasia Pugach est, elle aussi, montée sur scène pour raconter son histoire, et la guerre, qu’elle a laissé derrière elle. “Partager ma douleur et ne plus me sentir seule avec mes souvenirs, ça m’a fait beaucoup de bien. Cela m’a aidé pour aller de l’avant, à démarrer une nouvelle vie ici“, explique-t-elle. Sur scène, le nombre de personne varie. “Parfois, ce n’est qu’une personne, qui parle pendant une heure. D’autre fois, ils sont plusieurs, jusqu’à 9 personnes peuvent se partager la scène et l’heure et quart de spectacle”, raconte Aleksey Karachinsky.

Un échange entre habitants et déplacés

Le public, lui, se presse pour voir les déplacés sur scène. “Les spectateurs sont très divers: des familles, des couples, et des personnes seules, explique Aleksandr Fomenko, l’un des gérants de l’association. Nous communiquons énormément sur les réseaux sociaux. Grâce à ça, la salle est très souvent complète”. Pour lui, le théâtre est adapté pour renouer le dialogue entre ceux qui sont là et ceux qui arrivent, chassés par la guerre. “Le théâtre est le lieu où l’on parle vraiment, avec les sentiments. C’est salvateur autant pour celui qui parle que pour celui qui écoute, c’est un moment vrai, où l’échange est efficace”, explique-t-il.

Mais les ressources financières du théâtre restent  limitées. Seules quelques aides de l’Institut Goethe et de l’ambassade du Canada permettent à l’association de vivre. Pour les spectacles, des théâtre de la ville offrent gratuitement leur salle. Les déplacés répètent dans un studio d’une trentaine de mètre carré, près de la station Arsenal, à Kiev. A l’intérieur, un frigo, un bureau et quelques accessoires. Une situation que déplorent les membres du théâtre. “Nous ne savons pas si nous allons pouvoir payer ce logement ces prochains jours. Ce serait dommage d’arrêter par manque de moyens. Ce travail est utile, et nous voulons le continuer encore très longtemps“,  espère Aleksey Karachinsky.