En périphérie de Kiev, deux amis ont décidé d’ouvrir une maison de retraite privée. Ils ont créé un endroit accueillant à un prix maîtrisé. Les maisons de retraites publiques offrent des conditions très difficiles. Aussi des acteurs privés trouvent là un nouveau secteur d’activité porteur.

La maison de retraite privée accueille 18 pensionnaires dans un cadre coloré et plus moderne que les maisons d’Etat. (Crédit : Marie-Hélène Gallay)

Au bout d’une route enneigée en périphérie de Kiev, un taxi se gare devant une immense maison aux murs orangés. « Je ne crois pas que ce soit la bonne adresse, cet endroit est trop beau pour être une maison de retraite », s’étonne le chauffeur qui vérifie l’itinéraire sur son GPS. Mais le portail en bois s’ouvre et laisse apparaître la silhouette d’Eugeniy Dmytrychenko, le co-fondateur de ce foyer privé ouvert il y a un an.

A l’intérieur, la décoration vieillotte de l’entrée laisse place à des murs colorés et des meubles modernes. Dans les couloirs, le son de la télévision trouble le calme de la maison. Le sourire aux lèvres, le deuxième gérant Valery Ovsyannikov revient de la cuisine avec des assiettes de biscuits. A 31 et 28 ans, ces deux amis dirigent déjà deux maisons de retraite privées à Kiev. « On voulait créer un foyer où l’on aimerait confier nos propres parents », explique Valery.

Eugeniy Dmytrychenko et Valery Ovsyannikov ont déjà ouvert deux maisons de retraite privées à Kiev. (Crédit : Marie-Hélène Gallay)

Une alternative aux maisons d’Etat misérables

Avant d’ouvrir ces deux maisons, les deux amis travaillaient dans des organisations d’aide aux personnes âgées. C’est en visitant les maisons de retraite d’Etat qu’ils décident de se lancer : « Les conditions de vie sont misérables là-bas. Certains établissements font passer l’argent avant la santé des clients, qui ne sont pas traités correctement. Il fallait qu’on construise un nouvel endroit pour ces personnes », continue Valery, l’air désabusé.

On compte trois maisons de retraite publiques à Kiev et dans ses environs. Eugeniy décrit des bâtiments gigantesques où les retraités « sont laissés à l’abandon, parfois à dix dans une même chambre ». Les murs et les meubles sont vieux, les pièces sales et repoussantes. On y rencontre des pratiques douteuses, selon lui : dans certaines maisons d’Etat, les personnes âgées doivent signer un document. Ils n’ont plus rien à payer jusqu’à la fin de leur vie. Mais ils cèdent leur logement personnel à l’établissement après leur mort.

S’opposant à ces pratiques, les deux amis ont réussi à faire autrement. Ils ont réunis quelques dons et obtenu le soutien de familles. Ils sont parvenus à louer cette grande maison où dix-huit personnes vivent actuellement. Ils ont en moyenne 80 ans, et la pensionnaire la plus âgée fêtera ses 100 ans au mois de septembre. D’un pas assuré, Eugeniy fait le tour de la maison, adresse quelques mots bienveillants et des sourires aux retraités qui se reposent dans des chambres spacieuses.

Les chambres ont jusqu’à quatre lits par pièce. Les pensionnaires viennent majoritairement de Kiev mais aussi de toute l’Ukraine. Au rez-de-chaussée, Halyna Mychalovna est arrivée de Donetsk en août 2016. L’air grave, cette ancienne cardiologue de 81 ans explique qu’elle a fui la guerre et rejoint ses petits-enfants dans la capitale. « Je ne bénéficie que d’une petite pension. Sans l’aide de mes enfants, il serait difficile pour moi de rester ici. Ce n’est pas à la portée de tout le monde, mais on s’y sent bien », ajoute-t-elle.

Le séjour dans cette maison privée coûte 200 euros par mois, soit 6 000 Hryvnia, alors que les Ukrainiens touchent en moyenne une retraite qui oscille entre 1400 et 1600 Hryvnia. C’est une somme  importante, mais finalement pas tellement plus élevée que dans le système public. Dans les maisons de retraite d’Etat, le paiement est au maximum de 180 euros.

Le tarif pratiqué par les deux amis reste donc concurrentiel. Il est assez exceptionnel. Alors que les maisons privées se multiplient, pour faire face au besoin, le tarif y est le plus souvent de 500 euros par mois pour un résident, ce qui n’est pas à la portée de tous. Une vingtaine de maisons de retraite privées sont nées ces dernières années dans les environs de Kiev. Ce marché devient porteur et représente un nouveau secteur d’activité en train de naître en Ukraine.

Lybov Kyrylovsna et Halyna Mychalovna sont colocataires à la maison de retraite depuis l’été 2016. (Crédit : Marie-Hélène Gallay)

Lybov Kyrylovsna, la voisine de chambre d’Halyna, avait entendu parler des conditions déplorables dans les maisons d’Etat. A la mort de son mari, elle est partie vivre pendant six ans chez sa fille et son beau-fils, mais elle n’avait « pas envie de s’immiscer dans leur vie de famille ». Ses enfants ont alors ont choisi de la placer ici. A 78 ans, cette retraitée très bavarde dit se sentir à l’aise dans cette nouvelle vie.

Un manque d’investissement de la part de l’Etat

La maison n’est pas en mesure d’assurer les traitements médicaux. « On essaie de prendre toutes les personnes âgées, mais on a dû refuser certains retraités atteints du cancer, faute d’équipements suffisants », admet Valery. La présence de quatre employés à plein temps, la visite d’un docteur deux fois par semaine et la réserve de médicaments restent sommaires, ce que regrettent les deux dirigeants. « C’est difficile d’obtenir une véritable assistance médicale, le gouvernement ne nous aide pas du tout. On aimerait beaucoup avoir des lits médicaux pour les ajuster à chacun par exemple. La situation ressemble beaucoup à celle de nos hôpitaux en Ukraine », acquiescent-ils avec un triste sourire.

Il est quatorze heures passées, les cuisinières s’affairent pour distribuer les plateaux de nourriture dans toutes les chambres. Pour Valery et Eugeniy, il est temps de retourner à leurs obligations de gérants. Après avoir ouvert leur seconde maison en décembre 2016, les deux amis ne comptent pas s’arrêter là : une troisième maison de retraite est actuellement en cours d’ouverture pour continuer d’accueillir les nouveaux pensionnaires qui en ont les moyens.