L’institut des Mass Médias de Kiev enquête chaque jour sur la désinformation, la propagande, les manipulations et les violations des droits des journalistes. Dans ce pays où la liberté de la presse n’a pas toujours été respectée, il travaille à consolider l’indépendance des médias. Il étudie particulièrement le contenu des médias dans les territoires séparatistes. Rencontre.

A droite, Oksana Romaniuk, directrice exécutive de l’IMI, et Olena Yolub, chef du département de surveillance des médias, à gauche. Crédit: Alexis Perché.

Elle ouvre la porte d’un appartement douillet en pantoufles, un sourire aux lèvres et une tasse en forme de chat à la main. Oksana Romaniuk est la directrice exécutive de l’IMI (Institut des Mass Medias) et ses locaux, au centre de Kiev, ressemblent plus à un appartement où vivrait une petite famille très soudée. Mais en dépit de l’ambiance chaleureuse, on traite dans ces lieux de sujets graves. Ici sont vérifiées chaque jour des dizaines d’informations, pour établir les faits lorsque des journalistes sont soumis à des pressions, ou attaqués.

Une équipe de 40 personnes basées dans toutes les régions ukrainiennes, dont 14 dans la capitale, travaillent dans cette organisation non-gouvernementale, créée en 1996 et soutenue par l’ONG Reporters sans Frontières. Leur objectif est de protéger la liberté de la presse et les droits des journalistes et en Ukraine. Ils analysent le contenu des médias en ligne et de la presse écrite, puis réalisent des enquêtes en interpellant le ministère de l’Intérieur, le procureur général et l’administration présidentielle.

« Cette année, seize enquêtes ont été menées à bien contre seulement deux il a deux ans. Nous faisons aussi des propositions de réformes du droit des médias. Nous organisons des campagnes pour promouvoir la liberté de la presse. Mais on ne porte pas de jugement, car ce n’est pas à nous de dire ce qui est bien ou mal » explique la directrice.

Aujourd’hui, ce qui occupe beaucoup l’IMI est l’atmosphère de guerre d’information entre les médias russes et ukrainiens, et le grand nombre de fausses informations qui circulent, des “fakes”. «Le plus grand danger vient des réseaux sociaux. Certains journalistes y prennent leurs informations et les relaient sans vérifier», relève Oksana Romaniuk.

Cette désinformation a beaucoup augmenté à partir de février 2014, quand la révolution a embrasé la place de l’indépendance. Les médias pro-Ianoukovitch ont tenté de discréditer les manifestants, décrits comme des alcooliques, des prostitués, ou accusés de vouloir déstabiliser le gouvernement pour de l’argent. « C’était évident qu’ils voulaient convaincre les gens de ne pas soutenir les manifestations. Puis les médias russes comme  Rossiya Segodnya se sont mis à déformer les faits de plus en plus. On a compris que quelque chose se passait et que ce n’était pas normal » raconte Oksana Romaniuk.

Dans les bureaux de l’IMI. Crédit: Alexis Perché.

Aujourd’hui, dans les quelques 5.000 médias ukrainiens, moins de 2% des informations sont reprises de sources russes, selon les statistiques compilées par l’IMI. Ils estiment que leurs informations ne peuvent pas être vérifiées et que Vladimir Poutine a la volonté de manipuler les esprits.

Selon une experte de l’IMI, de l’autre côté de la ligne de front la désinformation est devenue une réalité permanente. « Plus aucune chaîne de télévision ukrainienne n’est diffusée; les sites ukrainiens sont bloqués. De ce fait, ces populations n’ont pas accès à une vision normale des évènements en cours» explique Olena Yolub.

Cette femme de 34 ans, chef du département de surveillance des médias de l’IMI,  analyse le contenu des médias dans les territoires occupés du Donbass. Bilan : quasiment toutes les informations qui parviennent aux populations de l’Ouest du pays sont présentées de façon mensongère, selon elle. « Sur 44 informations par jour il peut y avoir 42 Fake News. Ils vivent dans une atmosphère de peur et d’émotions négatives qui influencent leur vie. Là-bas ils y croient vraiment, ils ont une vision très négative de l’Ukraine.

Novorossiya, Ruskaya Vesna, Donetsk News Agency, Anti-Maïdan, des dizaines de sites non contrôlés par le gouvernement ukrainien diffusent dans le Donbass des faits tronqués ou des bribes de discours complètement sorties de leur contexte. Ces sites sont suivis par plus de 100 000 personnes par jour. Les populations locales, déjà choquées par la guerre qui est à leur porte, sont maintenues dans un climat de terreur et de haine de leur propre pays.

Les groupes de propagandistes publient aussi sur les réseaux sociaux. « Les Russes veulent contrôler ce territoire. Les gens qui ont peur vont regarder vers quelqu’un qui peut les protéger, la peur devient l’instrument de manipulation de la Russie. Le problème c‘est que faire revenir ces gens à la réalité est presque impossible» regrette l’experte.

Dans les territoires séparatistes, plus de la moitié des habitants pensent que le conflit ukrainien a été organisé par l’Union Européenne et les États-Unis. Ou encore que Donald Trump, président nouvellement élu des USA, soutient activement la Russie et que Marine Le Pen est la future présidente de la République française. Les médias locaux usent de vocabulaire xénophobe, raciste et violent.

Pour les deux jeunes femmes, il serait nécessaire de rétablir un certain pluralisme. “La solution serait que l’accès aux médias dans le Donbass soit discuté dans les négociations internationales de Minsk. »

Quelques organisations se sont créées pour tenter de contrer la propagande russe, comme les sites FactCheck et StopFake Ukraine. Ils analysent chaque jour des dizaines d’informations et rétablissent les faits, quand c’est possible. « Ces sites de Factcheking sont nécessaires car ils permettent de se rendre compte de l’ampleur de la propagande qui vient de Russie et de l’importance de se battre contre ça. »

Graphique des violations des droits des journalistes en Ukraine en 2016. Crédit: IMI.