Au détour d’une promenade nocturne dans Kiev, je suis tombé sur une bande de graffeurs en combinaison blanche. La petite équipe s’apprêtait à repeindre une façade du centre historique de la capitale. Mais c’était sans compter sur l’arrivée de la police, qui les a tous embarqués. Sauf Ania, la seule fille du groupe, qui a pu s’échapper. Curieux, je suis allé à sa rencontre. Deux jours plus tard, nous avions rendez-vous pour une session graffiti dans Kiev.

Crédit: Gaspard Wallut

C’est en centre ville, au pied d’un immeuble en construction, mais curieusement abandonné que je retrouve Ania et ses amis. Parmi ces street-artists, Igor, 27 ans, est celui qui parle le mieux anglais. Naturellement, il prend les choses en main. Regard sombre et insistant, il semble avoir l’esprit éparpillé, me jetant ses idées comme elles lui passent par la tête. Il sera mon guide pour cet après-midi.

C’est parce que j’étais curieux de savoir si ces jeunes faisaient passer des messages engagés que j’ai eu envie de découvrir leur travail. Dans un pays en guerre où des artistes du monde entier viennent promouvoir la paix, cela me semblait assez évident.

“J’aime voir mes pensées posées sur les murs de la ville”

Mais en réalité, Ania, Igor et toute leur bande ne veulent absolument pas mêler leur art à cette guerre qui frappe le pays. A la question, “votre travail évoque-t-il ce qui se passe à l’est, la corruption, où les difficultés du quotidien ?”, tous esquissent un large sourire, voire même un rire gras. Pour eux, l’art de rue n’a rien à voir avec tout cela. D’ailleurs, ils semblent désabusés vis-à-vis de la situation de l’Ukraine. Ils ne croient ni en la politique, ni en l’intérêt d’en parler au travers de leurs fresques.  “J’aime juste voir mes pensées posées sur les murs de la ville“, me raconte Ania, emmitouflée dans sa doudoune tachée de peinture.

Au détour des étages que nous montons, Igor me présente le travail qu’il a déjà réalisé ici. Ce lieu, il l’a découvert avec deux amis un peu par hasard. Alors qu’il me montre une fresque peinte par ses compagnons, il pointe également ce qui semble être des traits gravés sur un poteau. “Ce sont des gravures qui représentent l’état de mon esprit au moment où je les ai faits. C’est très abstrait, mais c’est ce qui me parle le plus“. C’est avec un marteau et un ciseau à bois qu’il réalise tout cela : un travail physique. “C’est une façon de m’exprimer que j’apprécie, ajoute-t-il. J’aime le travail de ces matières dures et brutes, un travail d’homme!” me glisse-t-il avec un grand sourire.

Igor grave ses pensées sur le béton de l’immeuble abandonné

Arrivé au 7e et dernier étage de l’immeuble, je découvre d’abord une vue aussi improbable qu’imprenable sur Kiev. Puis je me rends compte que dans ce joyeux mélange on trouve de tout, des étudiants, des jeunes un peu perdus, mais aussi de vrais artistes accomplis. C’est le cas de Daniel, alias “Joker”. Il est le plus taciturne, l’un de ceux qui parle le moins bien anglais. Mais il est certainement le plus doué d’entre eux. Alors que les autres prennent le temps d’ouvrir une bière et d’allumer une cigarette, lui a déjà enfilé sa combinaison blanche et agite son pinceau sur la parcelle de mur qu’il a choisie.

“Joker” face à son coeur futuriste 

Igor me présente aussi “Dam”, fondateur du “WAU crew”. Dam me raconte dans un anglais très approximatif que l’acronyme de son équipe signifie  “We are underground”. Un simple message: “nous, on ne vient pas des classes aisées. Nous passons notre temps dans la rue, dans des lieux comme celui-ci”, explique-t-il en souriant. Presque tous les graffeurs viennent de la la banlieue de Kiev, pas du joli centre historique. «De là où un petit Français doit éviter de marcher seul la nuit», me dit Igor en rigolant.

“Pas d’autre ambition que le plaisir de graffer”

Igor se lance dans une gravure. Ce jeune Ukrainien a d’abord été professeur d’anglais à l’école primaire, mais très vite, il s’est rendu compte que ce travail n’était pas fait pour lui. Depuis quatre ans, il est tailleur de pierre. Un boulot qui semble effectivement plus en adéquation avec le personnage. A l’image de mon guide du jour, les personnes que j’accompagne viennent d’un milieu simple. Avec son travail, Igor dit ne gagner que 550 hryvnias par mois, soit environ 18 euros. «Je vis avec mon grand-père. En plus de tous mes frais, je dois aussi payer ma peinture. Je n’en ai pas vraiment les moyens, mais c’est comme une addiction», dit-il en souriant avant de retourner à son marteau.

Vers 17h30, la nuit s’installe. Pour Igor, Ania, Joker et leurs amis, il est temps de quitter les lieux. En redescendant de l’immeuble, et aussi simplement qu’ils m’ont accueilli pour la journée, tous fouillent dans leurs affaires pour me tendre des stickers qu’ils aimeraient savoir visibles sur les murs de Paris. «Si tu peux coller ça dans ta ville ce serait vraiment sympa!» Je leur promets alors de les mettre au pied de la tour Eiffel, ou en tout cas près d’un lieu symbolique. «N’importe où dans Paris!», me lance-t-il. «Tant que ça s’exporte, on est heureux», me disent-ils tous avant qu’on se sépare.