En 2014, des étudiants ukrainiens imaginent un système informatique pour lutter contre la corruption. Leur ambition: rendre les marchés publics transparents. Aujourd’hui, Prozorro est devenue une vraie institution.

Dans les couloirs pastels des bureaux de Prozorro, à Kiev, les agents publics ont remplacé les étudiants. L’initiative lancée au lendemain de l’Euro-Maïdan a été intégrée au sein du ministère du Développement économique et du commerce. Prozorro est désormais officiellement en charge de l’information sur les marchés publics.
Entreprises, administrations ou simples citoyens peuvent consulter en ligne toutes les informations concernant les contrats passés avec l’Etat. “Nous pensons que plus l’information est concentrées entre les mains de quelques personnes, plus il y a de corruption”, explique Yurii Bugai, coordinateur international de Prozorro. Lui travaille pour l’ONG Transparency International, qui a développé le système informatique en partenariat avec le gouvernement.

La plateforme rassemble et publie les informations concernant les transactions, leurs montants, les acteurs. Mais aussi les raisons qui ont poussé telle administration à choisir telle entreprise plutôt que telle autre. Pour récolter et transmettre ces données, les entreprises peuvent s’adresser à des plateformes privées, partenaires de Prozorro. Celles-ci contribuent à rendre le système plus efficace. En échange, elles reçoivent une commission.

Des zones de non-droit

Prozorro signifie “transparent” en ukrainien. Son espoir ? Faire la lumière sur des pratiques longtemps maintenues dans l’ombre. Soutenu par le premier gouvernement post-Maïdan, en 2014, le dispositif a d’abord été testé en partenariat avec quelques entités publiques. “Les étudiants impliqués dans le projet ont travaillé avec le parlement pour donner des bases législatives au système”, raconte Yurii Bugai.

Yurii Bugai, coordinateur internationale de Prozorro
Yurii Bugai, coordinateur internationale de Prozorro

La première tâche a été d’imposer la plateforme dans les petites transactions. “En dessous d’un certain seuil, les contrats n’étaient pas régis par des règles, pourtant ce sont les plus nombreux”, observe Yurii Bugai. En 2016, une loi sur les marchés publics rend l’utilisation de ProZorro impérative pour ce type de marché puis élargit l’obligation à l’ensemble des transactions entre l’Etat et les entreprises privées. Seules quelques exceptions perdurent, notamment en matière d’armement. La nourriture des militaires, elle, n’échappe pas à la règle.

“Le système en lui-même ne peut rien changer, c’est la participation qui compte”, précise Yurii Bugai. En cas de doute sur l’honnêteté d’un marché, un citoyen ou une entreprise peut alerter les services de Prozorro. En 2016, 429 cas ont été rapportés via la plateforme de discussion, nommée Dozorro, qui signifie “montrer”.

Toujours dans une logique de transparence, les commentaires et les signalements sont visibles sur le site. Les demandes sont ensuite envoyées aux autorités de contrôle compétentes. Le service a été récompensé plusieurs fois par des institutions internationales. Il a ainsi remporté le World Procurement Award, le Public Sector Award et le prix du Partenariat pour un gouvernement ouvert, piloté par l’ONU et organisé à Paris, en décembre 2016.

Une administration “Maïdan”

Les prix internationaux remportés par Prozorro

La plateforme fonctionne grâce au partenariat noué entre Transparency International et le ministère du Développement économique et du Commerce. L’ONG, restée détentrice des droits, propose le système informatique en téléchargement libre, en open source.

A l’entrée du bureau, une charte rappelle les valeurs pour lesquelles le service travail. “Nous voulons montrer que des changements positifs existent en Ukraine”, explique Yurii Bugai. Au yeux de Prozorro, la modernisation de l’administration ne passe pas uniquement par un nouveau programme informatique. Mais aussi par de nouvelles façons de travailler. A l’intérieur du service, récemment installé dans un immeuble du gouvernement en réfection, les enfants des agents jouent d’ailleurs dans une atmosphère bienveillante. Tout un symbole.