Dans la deuxième plus grande ville d’Ukraine située dans le nord-est du pays, la militante Tatiana Isaieva a créé un musée de l’histoire de la femme et du genre. Objectif : rendre visibles les femmes qui ont fait l’Histoire du pays et promouvoir l’égalité des sexes.

Crédit: Leticia Farine 

«Que voyez-vous sur ce bout de tissu ? A un mètre de distance, un tissu blanc. Mais si je vous le mets sous le nez, vous pouvez distinguer les motifs presque transparents et la broderie». Pour Tatiana Isaieva, l’histoire de la femme en Ukraine est à l’image de ce tissu. Souvent invisible, mais riche pour ceux qui s’y intéressent. C’est pour cette raison qu’en 2006, après une carrière de 25 ans comme libraire, cette féministe de 57 ans  a créé à Kharkiv le musée de l’histoire de la femme et du genre.

Au numéro 57 de la rue Myronosytska, aucune indication. L’établissement, qui n’est pas financé par le gouvernement, vit de dons: les plaques officielles sont trop chères. Même en hiver, la directrice attend toujours ses visiteurs dehors, qui sont entre 60 et 100 chaque mois. Après avoir franchi une lourde porte de deux mètres de haut et monté dans le noir des escaliers glissants, voilà le musée.

De la petite entrée à la pièce principale d’une quarantaine de mètres carrés, il y a des représentations de femmes partout, du plancher au plafond. En photos, en posters, sur la couverture de livres, sur des tee-shirts, des cartes postales dans des vitrines ou des promontoires. Des fillettes, des adolescentes, des adultes, des dames âgées d’hier ou d’aujourd’hui. Des Ukrainiennes, pour la plupart, mais certaines viennent d’Inde, de Suède, du Pakistan et même de France. Sur le mur qui fait face à l’entrée, le slogan du musée : «L’histoire des femmes, nous la faisons, nous l’écrivons, nous la sauvegardons».

 

 

Un espace est notamment consacré aux femmes durant la seconde guerre mondiale : celles qui se sont rendu au front, dont on n’a très peu parlé, comme celles qui sont restées à l’arrière, avec la lourde tâche de faire tourner les entreprises pour contribuer à l’effort de guerre.

 

 

Pourquoi un musée dédié au genre féminin ? «Dans n’importe quel musée d’Ukraine, vous entendrez parler des hommes qui ont fait la fierté de notre nation. Mais aucun établissement culturel, aucun livre d’histoire ne se souvient des femmes. C’est un pan entier de notre Histoire qui est invisible», répond la féministe.

L’objectif principal de ce lieu unique dans toute l’Europe post-soviétique est de promouvoir l’égalité des sexes. En montrant le développement de la construction sociale et culturelle du genre qui détermine le rôle de la femme dans les espaces publics comme privés. Peu importe l’âge, l’éducation, la classe sociale ou même le genre, raconte Tatiana Isaiena, la notion d’égalité des sexes n’est pas facile à faire comprendre. Alors pour éduquer sans brusquer, la féministe mise sur une méthodologie douce et interactive.

«On propose par exemple aux hommes de se mettre dans la peau des femmes», dit-elle en pointant du doigt trois paires de talons aiguilles à la pointure anormalement grande : une dorée, une rose et une noire. «Depuis l’enfance, la femme ukrainienne est socialement incitée à faire attention à son apparence physique mais aussi à être une bonne mère. On leur dit donc d’essayer les chaussures et de s’imaginer avec deux sacs de courses, une poussette et des enfants à surveiller», explique Tatiana Isaiea. La conclusion, c’est le visiteur lui-même qui la tire.

Crédit: Leticia Farine

Pour sensibiliser au concept de la construction du genre, elle propose la lecture de deux livres pour enfants. Un ouvrage ukrainien encore disponible en librairie intitulé Le livre de la future lady, qui donne des conseils pour bien s’habiller, se coiffer, tenir sa maison. Et un livre suédois qui raconte les aventures de La princesse Sagör, une jeune fille née dans une famille royale qui sauve un prince des griffes d’un dragon et ne l’épouse finalement pas.

 

S’il existe un tel besoin d’éducation, c’est que les stéréotypes de genre sont profondément ancrés. Quand la directrice du musée demande à ses visiteurs s’ils pensent que les femmes devraient êtres payées autant que les hommes, quasiment tous répondent positivement. Mais quand on leur demande si cela devrait être le cas dans leur propre famille, l’écrasante majorité répond par la négative. «Les femmes disent qu’elles ne veulent pas vexer leur mari, et ceux-ci disent que c’est à eux de supporter économiquement leur famille», dit-elle sur le ton de la résignation.

Une représentation physique de l’expression “plafond de verre”. Crédit: Leticia Farine

Dans un pays où le salaire moyen s’élève à 355 euros, les Ukrainiennes gagnent 76% de moins que les hommes, selon un rapport des Nations unies. Pour attirer l’attention sur l’importance de l’indépendance financière, Tatiana Isaieana interroge les femmes sur leur certitude d’avoir un mariage long, dans de bonnes conditions économiques. «Dans un pays en guerre, des milliers de femmes peuvent devenir veuves avec des bouches à nourrir. Et ce n’est pas la petite somme versée par l’Etat qui peut leur permettre de survivre», se désole la féministe.

Le Musée de l’histoire de la femme et du genre compte pas moins de 3000 pièces récoltées avec soin en Ukraine et aux quatre coins de la planète. Manquant de place pour les exposer, Tatiana Isaieva en garde certaines dans plusieurs grosses malles en cuir noir qui s’accumulent en tas dans la pièce.

Crédit: Leticia Farine 

Toute cette collection pourrait pourtant disparaître. Après avoir été soutenu financièrement par plusieurs ONG, le musée ne perdure aujourd’hui que grâce aux dons des visiteurs et à une campagne de financement en ligne. Mais les fonds se font rares. Tatiana Isaiena confie à demi-mot qu’elle n’a pas les moyens de payer de sa poche les 100 euros de loyer par mois. L’amélioration de la condition de la femme en Ukraine pourrait-elle changer la donne? La directrice du musée reste sceptique: «si cela arrive un jour, je ne serai pas de ce monde pour le voir».

Cela ne l’a pourtant pas empêchée de créer en janvier 2016 à Kharkiv le Centre de la Culture de Genre. Soutenu par le fond de dotation européen pour la démocratie, il s’agit d’une association bénévole qui mène des actions d’éducation à l’égalité des sexes auprès de différents publics. Le combat de Tatiana Isaiena semble donc, lui, loin d’être terminé.