Depuis trois ans, une communauté de réfugiés venus du Donbass occupe un hôtel désaffecté dans la banlieue de Kiev. Le bâtiment appartenait à un proche de la famille Ianoukovitch et avait été réquisitionné par l’Etat au lendemain de la révolution. Mais le nouveau propriétaire veut aujourd’hui récupérer l’hôtel et menace les réfugiés d’expulsion.

A Pushcha Vodystia, dans la banlieue au nord-ouest de Kiev, un immeuble détonne au milieu des pavillons. Avec ces formes massives, cette grande bâtisse en béton ressemble à un blockhaus dans lequel on aurait taillé des fenêtres. En se rapprochant, on aperçoit deux hommes en treillis, la mine patibulaire, fumant leurs cigarettes sur le perron enneigé. Une voiture s’arrête et dépose un homme vêtu d’une parka doublée de cuir. Suivi par l’un des gardes, l’homme entre et se dirige vers une grande pièce mal éclairée, aux murs défraîchis, probablement une ancienne salle de réception.

Il prend place et les regards se tournent vers lui. Des retraités, des femmes, des enfants. Tous sont des réfugiés du Donbass. Face à eux, le représentant du propriétaire de cet hôtel désaffecté dans lequel ils vivent depuis près de deux ans. Il est venu négocier leur départ des lieux.

(Crédits: Arthur Delacquis)

Depuis mi-2014, près de 300 déplacés originaires du Donbass et de Crimée vivent dans ce bâtiment. Cet ancien hôtel était la propriété d’un proche de la famille Ianoukovitch, l’ancien président ukrainien. Au moment de la révolution, le bâtiment a été réquisitionné par l’État et Oksana Lazebnik, une ancienne femme d’affaires qui s’est engagée dans l’aide aux déplacés. Mais entre-temps, l’établissement a été revendu et son nouveau propriétaire veut en expulser les occupants.

Dans l’immeuble, les réfugiés cohabitent dans la promiscuité la plus sinistre. Ils sont encore aujourd’hui plus de deux cents, dont 70 enfants, à vivre sur place, à partager à deux ou trois des chambres qui n’excèdent pas les 17m2. Loin du centre de Kiev, souvent avec des enfants à charge, la plupart d’entre eux n’ont pas pu retrouver de travail; ils vivent de la très maigre allocation aux personnes déplacées que leur verse l’état et surtout de l’aide des bénévoles qui les approvisionnent en produits de première nécessité. Et les voilà sommés de quitter les lieux.

(Crédits: Arthur Delacquis)

Une communauté menacée

Selon Oksana Lazebnik, le propriétaire n’a pourtant aucune autorisation légale pour procéder à cette expulsion. Mais il a d’ores et déjà embauché un service d’ordre qui semble avoir pour but principal de compliquer la vie des réfugiés et la tâche des bénévoles qui essaient de leur venir en aide. En ce dimanche de février, son représentant est venu leur proposer de partir en échange d’une somme de 6000 hryvnias (environ 200 euros, l’équivalent du salaire mensuel moyen en Ukraine) ou d’un terrain nu de 200m2 qu’il s’engage à leur fournir.

Très vite, le ton monte: les réfugiés sont bien décidés à ne pas se laisser faire. Ils occupent le bâtiment de plein droit, avec la reconnaissance de l’État. Le représentant du propriétaire annonce qu’il les expulsera le 1er mars. “C’est une violation des droits de l’homme!“, tonne Oksana Lazebnik.

“Nous voulons pouvoir parler directement avec le propriétaire“, demande d’une voix calme Oleksandr Lazourenko, un homme dans la soixantaine qui sert de porte-parole à ces camarades réfugiés. “S’il veut que nous partions, il doit nous proposer un autre endroit où aller et obtenir l’accord de l’Etat pour l’expulsion“. La communauté des réfugiés vit ici dans la légalité, chacun paie les charges du petit logement (des chambres d’hôtel réaménagées) qu’il occupe grâce aux aides de l’Etat. Et les manquements ne sont pas tolérés. Ainsi, les réfugiés se sont réunis aussi pour décider du sort à réserver aux deux membres de la communauté qui ne paient pas leurs charges depuis le début. Et la solidarité atteint finalement ses limites. A une large majorité, la sentence suivante est adoptée: s’ils ne paient pas leur dettes d’ici 15 jours, ils seront expulsés, à une période de l’année où la température extérieure descend régulièrement sous les -10°C.

(Crédits: Arthur Delacquis)

Le provisoire devenu quotidien

Oleksandr Lazourenko est devenu le chef de cette communauté. Ce professeur d’histoire à la retraite dégage un calme communicatif. Son élocution est lente, maîtrisée. Il a quitté le Donbass et vit ici avec sa femme et son benjamin, dans une petite chambre. “Ce n’est pas confortable. Mais il faut attendre la victoire” explique-t-il ” Je ne reviendrais dans le Donbass que si l’armée ukrainienne reprend les territoires. Ce sera par la force, car c’est la seule chose que la Russie comprenne.”

Face au propriétaire qui les menace d’expulsion, il affiche sa confiance: “Nous avons la loi de notre côté, nos demandes sont légitimes et nous sommes prêts à nous battre. Ensemble, nous sommes plus forts que son service d’ordre“. Le problème, c’est que le gouvernement n’est visiblement pas prêt à empêcher l’expulsion alors qu’il peine déjà à assurer de quoi vivre aux réfugiés. “Le gouvernement ne nous aide pas assez. L’Ukraine reçoit de l’aide des pays occidentaux et des ONG mais cet argent ne nous arrive pas à nous. C’est à cause de la corruption” s’insurge Oleksandr.

(Crédits: Arthur Delacquis)

De l’argent, il leur en faudrait plus pour quitter ce monde fait d’inconfort et d’incertitude. Mais Anna, jeune brune de23 ans, est coincée ici sans réel espoir de départ. Avec son fils Egor d’à peine un an, dont elle doit s’occuper seule, elle ne peut pas trouver un travail. Elle était cuisinière à Donetsk. Ici elle aide à la cantine, sans être payée. “Ma mère et ma grand-mère sont restées à Donetsk” raconte-t-elle “Ma grand-mère a 82 ans; elle n’aurait pas pu se déplacer. Quand il y a des bombardements, elle vont s’abriter dans la cave. Moi, je ne reviendrais pas. Il n’y a plus rien là-bas pour moi.”

Abandonnée par le père de son fils, elle vit avec son jeune garçon dans un réduit et Oksana s’occupe de lui apporter des couches. “Je n’ai pas vraiment de problèmes avec les autres réfugiés. En fait, je ne sors pas souvent” confie-t-elle. L’essentiel de sa journée se passe dans ce petit appartement qui prend des allures de cage.

Difficile pour Anna d’envisager un futur au moment où même son présent est menacé. Le propriétaire n’a pas abandonné son idée d’expulser les occupants, et Oksana Lazebnik ne compte pas sur le gouvernement pour les protéger. La gestion des déplacés internes par l’Etat ukrainien, pour l’instant, est loin d’être à la hauteur des besoins.