Ils sont entre 1 à 2 millions de déplacés internes en Ukraine depuis le début du conflit dans le Donbass. Dans la capitale, le centre de loisirs «Kiev-Est-Enfants» ouvre ses portes aux plus jeunes, et à leurs mères. Reportage dans ce lieu chaleureux.

Crédit: Amanda Jacquel

Hello ! My name is Dasha and I speak english !” Une petite fille brune à lunettes, toute de rose vêtue, prononce ces mots d’une traite, presque comme une récitation. Elle arbore un sourire aussi grand que sa fierté de parler anglais. Dans la classe, elles sont quatre enfants de 6 à 11 ans à assister à ce cours de soutien. Attentives, appliquées, les mains se lèvent et s’agitent à l’unisson lorsque la professeur bénévole leur demande les différences entre les systèmes scolaires ukrainien et anglais.

Même si ce n’est pas encore les vacances scolaires en Ukraine, les portes du centre de loisirs « Kiev-Est-Enfants » sont ouvertes ce vendredi 3 février. Les quatre demoiselles sont des “déplacées”, qui ont dû fuir l’Est du pays, meurtri par la guerre que se livrent les séparatistes pro-russes et l’armée ukrainienne dans le Donbass. Elles travaillent dans une salle du premier étage, gracieusement prêté par un homme d’affaires, dont le nom reste volontairement tu par la directrice du centre.

Irinya Popova, la fondatrice du centre. Crédit: Amanda Jacquel

En face de la salle de classe, Irinya Popova, la fondatrice du centre, s’active dans la petite cuisine. Elle dispose des gâteaux sur la table autour de laquelle sont assises les mamans. Elle ne pensait pas voir l’association encore sur pied deux ans après sa création. “Quand j’ai ouvert ce centre en 2014, je ne pensais accueillir que des activistes qui fuyaient le conflit avec les pro-Russes, à l’Est. Je n’imaginais pas que ce conflit s’enliserait”, explique-t-elle de sa voix forte.

La quadragénaire au caractère bien trempé vient de Lviv, tout à l’ouest de l’Ukraine. Militante politique, elle a fait partie d’un gouvernement de la toute jeune démocratie ukrainienne à la fin des années 90. Diplômée en économie, en design et en culture, elle a tout arrêté pour se consacrer à l’aide des enfants déplacés. “Je me suis imaginée à leur place, obligés de tout quitter”, confie-t-elle.

La fondatrice du centre ambitionne aussi de faire se rencontrer les habitants de Kiev et ceux de l’Est, les premiers percevant souvent les seconds comme des gens “rustres”. Une vision liée à l’histoire du pays. Majoritairement ouvrière, la partie est de l’Ukraine a été profondément marquée par le “soviétisme”, qui a ensuite mué en forte influence russe. Résultat, les habitants “ne sont pas assez patriotiques”, selon la directrice. “Ici, ce n’est pas seulement un centre de loisirs. Nous avons un programme d’enseignement avec un objectif d’éducation patriotique. Nous apprenons les traditions ukrainiennes aux enfants. Parce qu’un arbre sans racine ne peut pas pousser”, précise-t-elle.

Mais qu’on ne s’avise pas de faire le lien entre patriotisme et guerre devant elle. Pour Irinya, il y a une différence entre nationalisme et patriotisme : “Plus il y aura de patriotes et moins il y aura de guerre. Parce que le patriotisme c’est aimer son pays et le nationalisme, c’est haïr les autres.”

La salle de jeux s’est remplie de jouets donnés par les habitants de Kiev. Crédit: Amanda Jacquel

Aujourd’hui, le centre accueille 80 enfants. Les familles le font connaître, par le bouche-à-oreille et via les réseaux sociaux. Dans la salle de jeux, quatre enfants s’amusent. Ils jouent du piano, au cerceau mais aussi… à la guerre. L’un d’eux est allongé au sol, il fait le mort. A côté, Rastislav, 9 ans, pose en héros avec un jouet mi-bazooka, mi-camion, en plastique. Originaire de Louhansk, il a fui la guerre avec sa mère.

La mère de Rastislav, elle, a aussi été motivée par des raisons économiques. Des cernes soulignent ses yeux bleus. Elle fait un effort pour les ouvrir en grand lorsqu’elle explique : “Ma sœur est partie vivre en Crimée avec son fils de 3 ans. Moi je suis partie à Kiev parce que je connaissais des gens qui pouvaient nous héberger.” Peu importe donc de vivre en territoire russe ou ukrainien. Ce qui comptait surtout pour la maman de Rastislav, aujourd’hui employée de banque, c’était de trouver du travail. Et de fuir la violence.

Natalya, elle, est venue avec sa fille. Elle a quitté son grand appartement de Kirovsk, dans la région de Louhansk pour une chambre en foyer, à Kiev. Autrefois entrepreneuse, elle se retrouve femme de ménage. Qu’importe, cette maman n’a qu’une chose en tête : surmonter les obstacles qui se dressent devant l’avenir de sa fille. “C’est dur pour elle. Elle me dit souvent qu’elle veut rentrer chez nous. La guerre a aussi fait imploser notre famille. L’homme qui partage ma vie n’a pas voulu nous suivre jusqu’à Kiev” explique-t-elle.

Cette mère affronte aussi le regard des habitants de Kiev, pas toujours  accueillants : “Nous avons eu quelques accroches avec les gens d’ici. On nous dit que c’est de notre faute s’il y a la guerre, que nous l’avons bien méritée. On me reproche la mort des soldats ukrainiens parce que je viens de cette région.” Ici, dans ce centre, Natalya se sent bien. C’est un lieu de convivialité, de discussions interminables autour d’un thé et de biscuits. Pour parler de l’Est et des proches qui sont restés là-bas.

Le centre est un lieu chaleureux pour les déplacées. Crédit: Amanda Jacquel

Le cours d’anglais se termine. La professeure, Miss Yemets, donne les dernières consignes d’une voix douce, en alternant entre le russe et l’anglais. Ce n’est que son deuxième cours aujourd’hui mais elle semble confiante, déjà complice avec ses élèves, du haut de ses 24 ans. “Je voulais faire quelque chose pour ces personnes déplacées, qui doivent repartir de zéro, confie-t-elle. Pour les enfants, ce qui est important et difficile à la fois, c’est justement de continuer à être assidus à l’école. Il faut les soutenir scolairement”, ajoute la jeune enseignante.

Mais pas question pour l’enseignante de leur parler de leur vie à l’est. Histoire de ne pas remuer de mauvais souvenirs. Et de les aider à se concentrer sur leur avenir. Pour les quatre petites filles, l’heure n’est pas à la nostalgie. En sortant de la classe, toutes se jettent sur les gâteaux dans la cuisine.