Depuis la révolution de Maïdan et les lois de 2015 interdisant les symboles soviétiques dans la rue, la décommunisation a pris un tournant décisif. Les monuments, mosaïques, noms de rues et de ville, ou encore les musées sont concernés. Un processus long qui ne se fait pas sans débats, comme pour la statue de la Mère-Patrie située en périphérie de Kiev.

La Statue de la Mère-Patrie, haute de 62 mètres, a été érigée en 1981 en hommage aux combattants soviétiques pendant la Seconde guerre mondiale. Crédits: Victorien Willaume

Aux pieds de la statue de la Mère-Patrie à Kiev, un groupe de soldats ukrainiens pose devant des chars d’exposition. Quelques touristes se baladent appareil photo à la main. Cette statue de la Mère-Patrie date de l’ère soviétique. Dans sa main, un bouclier de 13 mètres de haut. Et dessus, le marteau et la faucille, symboles bien connus du communisme. Mais peut-être qu’un jour cette immense statue disparaîtra du paysage de la capitale ukrainienne.

Depuis les mouvements de Maïdan et les lois interdisant les symboles communistes promulguées en 2015, la décommunisation bat son plein. L’État ukrainien veut faire une croix sur son passé soviétique et cela se voit. Plus de 900 statues de Lénine seraient tombées depuis 2014. Sur les 5.500 monuments et statues de l’ancien leader soviétique qui existaient en 1991, il n’en resterait presque plus aujourd’hui.

Un travail de réflexion

A 49 ans, Vladislava Osmak se rend régulièrement au musée de l’histoire de l’Ukraine dans la Seconde guerre mondiale, situé juste en dessous de la statue. Cette fille d’une mère ukrainienne et d’un père russe est très impliquée au sujet de la décommunisation. C’est sa façon à elle de se battre pour son pays. «Depuis un an, j’organise des colloques sur la mémoire: les monuments, les noms de rue, les objets symboliques qui évoquent le passé soviétique et qui occupent l’espace public», explique la directrice du Centre des études urbaines de l’Université nationale Académie Mohyla.

Pour Vladislava Osmak, effacer tous les symboles de l’ex-Union soviétique aujourd’hui soulagerait une grande partie de la population mais serait une erreur à long terme.   Crédits: Victorien Willaume

Ce musée de la périphérie de Kiev fait débat parmi les citoyens ukrainiens, comme bien d’autres mosaïques, statues ou encore noms de villes. L’option qui consiste à enlever le marteau et la faucille pour le remplacer par le blason de l’Ukraine a notamment été envisagée. Ce qui ne convainc pas l’universitaire. «Est-ce que cela deviendrait pour autant un monument ukrainien? Non. Parce que c’est toujours un monument d’art soviétique», assure-t-elle. Et pour elle, il n’y a pas de raison de reculer la décommunisation : «Si on ne le fait pas maintenant, alors quand?»

« Il faut avoir un cadre légal »

La loi entre aussi en ligne de compte. En Ukraine, même si des destructions arbitraires – le plus souvent l’œuvre de nationalistes – ont eu lieu, on ne peut pas supprimer tel ou tel monument soviétique n’importe comment. « C’est impossible de tout surveiller, mais il faut avoir un cadre légal», estime la chercheuse. La prise de décision est complexe. Certaines relèvent du niveau national, quand d’autres dépendent des autorités locales. Dans le cas de la statue de la Mère-Patrie, elle appartient à l’État et n’est pas présente sur la liste de l’Institut ukrainien de la mémoire nationale, créée par le gouvernement. Il n’y a donc aucune obligation à la modifier, la démolir ou la déplacer.

Il faut dire que la décommunisation est un sujet sensible. Le conflit armé à l’est avec la Russie n’arrange évidemment rien. «Peut-être que sur le court terme, effacer tous les symboles du passé soviétique soulagerait une grande partie de la population. Mais ce serait plus une vengeance contre la Russie. Sur le long terme, on se rendrait compte de notre erreur”, estime Vladislava Osmak.