Une ONG ukrainienne organise des activités avec des chiens pour les vétérans. La relation aux canidés aide les victimes de troubles post-traumatiques à s’ouvrir aux autres.

Crédit: Célia Laborie

“C’est un sentiment particulier, quelque chose que je ne ressens qu’avec les chiens”. Viatcheslav Ischenko, un quadragénaire aux joues épaisses et aux épaules larges, caresse un labrador noir, en évoquant “une sorte de paix intérieure”. Cet ingénieur des transports est revenu du front il y a un an et demi. Quand il parle de la guerre, ses yeux bleus s’assombrissent. “Depuis mon retour, je ressens une distance par rapport à ma famille, mes amis, tous ceux qui n’ont pas porté les armes”, explique-t-il.

La scène a lieu dans l’Hôpital de médecine du travail de Kiev, où 20 lits sont réservés à des vétérans depuis le début de la guerre à l’est de l’Ukraine, en 2014. Les patients passent plusieurs séjours de 24 jours ici. Avec l’aide de médecins et de psychologues, ils essaient de se réhabituer à la vie normale, à communiquer avec leur épouse, à reprendre leur métier, à jouer avec leurs enfants.

Lorsque les quatre labradors de l’association Hero’s Companion (“Un compagnon pour un héros”) sont arrivés dans le hall du centre, les visages des vétérans se sont illuminés. Ils sont six, en jogging et sandales, assis sur des canapés. Les chiens grimpent avec douceur sur leur buste, se frottent la tête contre leurs épaules. Étrange vision que ces hommes costauds, aux traits durs, qui s’attendrissent en prenant des labradors dans leurs bras.

Des gestes simples, au travers desquels se noue une relation immédiate, sans parole ni attentes. “Les chiens ne nous demandent rien, ils nous aiment pour ce qu’on est”, s’émeut Alexan Samoylikov, un ancien infirmier qui a passé 11 mois au front. Lui qui ne dort qu’une poignée d’heures par nuit et se sent “stressé en permanence” apprécie cet instant de complicité avec des animaux.

Un complément aux soins

Initialement, l’association Hero’s Companion vient du Canada, et s’adresse plutôt aux enfants internés en psychiatrie. Depuis octobre 2015, elle a développé une antenne en Ukraine pour les hommes de retour de la guerre. C’est l’une des nombreuses initiatives civiles ukrainiennes pour aider les victimes du conflit.

Trente bénévoles organisent des rencontres entre des chiens et des vétérans, lors de balades ou dans des centres de soin. Les anciens soldats peuvent même adopter les canidés quand ils reviennent vivre chez eux.

Assise sur un canapé, une trentenaire à la coupe garçonne discute avec les médecins de l’hôpital. C’est Ksenia Khudik, l’une des bénévoles qui accompagne les animaux. Elle voit ces visites comme un “complément” à la psychothérapie, “des moments de joie pendant lesquels les patients peuvent oublier leurs problèmes”. “Les chiens sentent certaines choses mieux que les humains”, assure-t-elle.

En ouvrant la gueule du labrador, elle explique que l’association sélectionne les animaux les moins agressifs, et les éduque pour les adapter aux personnes en difficulté psychologique. “Regardez, on peut les toucher, les chahuter, ils ne s’énervent jamais”, explique la jeune femme, elle aussi très calme et douce. Certains vétérans sursautent au moindre bruit strident, au moindre geste brusque qui leur rappelle leurs nuits sans sommeil à l’est. Pour aller mieux, ils doivent retrouver un environnement stable.

Crédit: Célia Laborie

En caressant Deep, un chien noir, Viatcheslav Ischenko entame une conversation avec Ksenia Khudik. La barrière qui le sépare des autres se brise. D’après les psychologues du centre, les animations peuvent aider les vétérans à s’ouvrir, pour ensuite accepter de se confier. “Nos premiers rendez-vous sont souvent fastidieux, et il faut passer par des moyens détournés pour les amener à parler de ce qu’ils ont subi à la guerre”, explique Olha Naumenta, psychologue bénévole dans le centre.

Il faut dire que les Ukrainiens ont peu recours à la psychologie : “La plupart des gens pensent que c’est réservé aux fous. Les hommes surtout ne sont pas habitués à raconter leurs problèmes, et une pression sociale les contraint à être forts mentalement”, assure-t-elle.

Enlacer un chien, réagir à ses coups de patte… des gestes plus spontanés que de parler de soi à des inconnus. Le personnel du centre voit immédiatement l’effet qu’ont les chiens sur les patients. “Ils sont tout de suite plus souriants. Et pour certains d’entre eux, c’est un exploit !” s’enthousiasme Angela Bassanet, une médecin, en regardant les vétérans s’amuser.

Dans 19 jours, Viatcheslav Ischenko retournera vivre chez ses parents, avant un éventuel troisième séjour en centre de réhabilitation. Avec son pull recouvert de poils blonds, il se surprend à regretter de ne pas avoir la place pour accueillir un compagnon à quatre pattes chez lui.