Construite pour accueillir les déplacés de Tchernobyl, Slavoutitch est la plus récente ville d’Ukraine. Elle a longtemps attiré les jeunes voulant travailler à la centrale. Le sarcophage nucléaire achevé, de jeunes artistes veulent transformer la ville en capitale culturelle. Mais natifs et nouveaux arrivants peinent à travailler ensemble.

La mairie, au cœur de Slavoutitch, un symbole de l’architecture communiste. Crédit: Estelle Walton

Au milieu des squelettes de bâtiments en construction laissés à l’abandon, la jeunesse de Slavoutitch foisonne d’idées pour dynamiser la ville ouvrière. Sortie de terre après l’explosion du réacteur de Tchernobyl, cette dernière a été conçue comme une ville modèle pour héberger les habitants de Pripyat, évacués en 1986.

C’est ici que le couple Krolikowski a trouvé refuge. De Donetsk à la Crimée en passant par la capitale, les deux artistes ont fui la guerre dans le Donbass à la recherche d’un lieu calme où ils pourraient “apporter de l’art dans la vie des gens”. Dans leur appartement, des tapis et tentures aux motifs perses et indiens côtoient des installations artistiques farfelues ramenées de prestations aux quatre coins du pays.

L’année dernière, ils ont lancé le projet Slavouvitch Tomorrow pour imaginer à quoi pourrait ressembler leur ville en 2056. “Nous voulons donner un nouvel espoir aux gens de cette ville, leur rappeler que le futur, ce n’est pas seulement la guerre et la désolation. Qu’il y a autre chose après l’ère communiste dans laquelle la ville s’est figée”, explique Alexandra. La jeune femme est psychologue. Elle travaille avec le sanatorium et pratique la thérapie par l’art plastique.

La construction de l’hôtel Victoria a été arrêtée en 1991. Crédit: Estelle Walton; croquis: Krolikowski art.

Le duo a rassemblé une quinzaine de personnes autour de son projet participatif: des architectes et artistes, locaux ou internationaux, des enfants… Sur sa tablette, Alexander nous montre les croquis dessinés pour illustrer le projet. “Nous avons défini les lieux de la ville qui comptaient pour nous et qui devaient évoluer, explique Alexandra. Slavoutitch est inachevée. Prenez l’exemple de l’hôtel Victoria. Il est à l’abandon et n’a jamais été terminé. Mais on pourrait imaginer un mur d’escalade sur le côté, ou des panneaux solaires.”

Sous une forme futuriste, le collectif a présenté son projet en racontant l’histoire d’un héros prêt à partir pour Mars via un cosmodrome, construit sur le site du réacteur nucléaire. Slavoutitch deviendrait alors la dernière étape sur Terre avant un départ pour l’espace. C’est une belle reconversion”, se prend à rêver Alexander.

L’exposition du projet en plein centre de Slavoutitch n’a pourtant pas attiré les foules. Seulement cinquante curieux ont fait le déplacement. Mais pour Alexander et Alexandra, c’est déjà un succès: “les habitants de Tchernigov, la ville voisine, sont venus ! C’est la première fois qu’ils venaient dans notre petite ville !

 
Le Cosmodrome serait construit à l’emplacement du réacteur nucléaire. Croquis: Krolikowski Art.

Dans la ville, les habitants ne voient pas tous l’initiative du couple d’un très bon œil. Certains s’inquiètent de l’influence de personnes étrangères à son histoire. Tel Dmytrii Korchak, qui travaille à la centrale, et habite ici depuis son enfance: “ils veulent tout casser et reconstruire, mais nous sommes très attachés à notre patrimoine. Bien sûr que ces bâtiments soviétiques peuvent paraître austères, mais pour moi ils représentent notre histoire.”

A 23 ans, il est le coordinateur du Festival 86. Nommé en mémoire de la catastrophe de Tchernobyl, l’événement attire chaque automne près de 2.000 personnes pour la projection d’une dizaine de films indépendants, mais aussi pour des concerts, expositions et débats. Pour Dmytrii, c’est la preuve que la ville est capable de se renouveler. “Cette année, nous souhaitons impliquer encore plus les commerçants locaux, que le festival devienne partie intégrante de la vie locale”, poursuit le jeune homme. Il se prend à rêver de lendemains radieux pour sa ville, telle une université qui attirerait des étudiants venus du monde entier.

Ici, l’activité dépend entièrement de l’entretien de la centrale, et la fin du projet de confinement nous inquiète beaucoup. Nous avons un savoir-faire unique au monde dans la dénucléarisation, alors il faut le mettre en valeur.” Si les approches diffèrent, ces jeunes incarnent chacun à leur façon une même volonté de renouveau pour Slavoutitch. “Notre ville est unique, estime Dmytrii, son architecture est étrange et son histoire originale. Pour moi, elle est parfaite. Il ne reste plus qu’à lui trouver un avenir.”

Les croquis du projet “Slavoutitch Tomorrow”, imaginant la ville en 2056: