Les Carpates, immenses massifs forestiers situés à l’Ouest de l’Ukraine, sont menacés par la déforestation illégale. Pour documenter ces infractions et les rapporter à des autorités affaiblies, les activistes de WWF se rendent régulièrement sur le terrain. Nous avons accompagné en mission une de leurs équipes.

Le moteur de la camionnette gronde et le tableau de bord vibre. Dmytro Karabchuk donne des coups de volants pour négocier les virages et ne pas patiner sur la route enneigée qui serpente vers les hauteurs. Du doigt, il pointe une cascade, un sentier de randonnée puis tout le paysage de conifères et de reliefs deviné dans la brume.

A deux heures de voiture de Lviv, nous entrons dans la partie ukrainienne des Carpates, gigantesque massif montagneux traversant huit pays d’Europe centrale et berceau d’une partie des dernières forêts vierges d’Europe. Un patrimoine menacé en Ukraine, où 20 à 30% du bois récolté provient de la déforestation illégale, selon la Banque mondiale.

Dmytro Karabchuk travaille pour WWF depuis 3 ans. Crédit : Simon Chodorge

Dmytro Karabchuk est le coordinateur du projet Forest Watch lancé par le Fonds mondial pour la nature (WWF) en mai 2016 dans les régions de Lviv et de Kiev. Un plan qui vise à lutter contre les infractions forestières dans des territoires où l’abattage s’est accru depuis la révolution ukrainienne. Dmytro retrace les évènements :

“Après la fuite de Victor Ianoukovitch, l’agence forestière nationale s’est retrouvée sans d’administration. Pendant presque deux ans il n’y a pas eu de contrôle. Certains locaux ont cru qu’ils pouvaient faire ce qu’ils voulaient.”

Assis en tailleur sur la banquette arrière, Maxim Tsibukh fait partie de la cinquantaine de bénévoles formés par WWF. Professeur de yoga et amateur de randonnée, il apprend à reconnaître les infractions forestières, à les documenter et à dialoguer calmement avec les bûcherons en cas de rencontre. “Je ne veux pas voir nos forêts devenir comme celles de Roumanie”, explique-t-il en montrant des images de paysages métamorphosés par la déforestation.

Des paysages métamorphosés par la déforestation

Aujourd’hui, les deux activistes sont en route pour le village de Kamyanka. Dmytro a reçu une information de touristes et d’habitants du coin concernant une coupe importante d’arbres dans le parc national Skolivski Beskydy. Cinq à six fois par mois, les équipes du WWF-Ukraine se déplacent en forêt pour vérifier des renseignements reçus et examiner d’éventuelles d’infractions.

Une fois à Kamyanka, il est temps de continuer à pied. Une petite ascension de 2 kilomètres par – 5 C° sépare le village de la parcelle. Sous un ciel chargé de nuages, une fine pellicule de flocons se dépose sur les manteaux et les mollets s’enfoncent dans la neige vierge. Dmytro prend la tête de notre trio qui se suit à la file indienne.

L’ancien professeur de la National Forestry University de Lviv appartient aux Houtsoules, une ethnie montagnarde peuplant les Carpates. A 40 ans passés, il ne se lasse pas de cet environnement :

“Mon milieu naturel c’est ici. J’ai grandi dans une maison à l’intérieur des bois, je n’avais presque pas de voisin, c’était un endroit très retiré. La forêt a une signification personnelle pour moi.”

Maxim Tsibukh (à gauche) fait partie des volontaires formés par WWF. L’objectif : constituer un réseau d’activistes pouvant ensuite agir indépendamment à une échelle locale. Crédit : Simon Chodorge

Une petite heure de marche plus tard, banco. Dmytro et Maxim trouvent la parcelle forestière d’1,5 hectare, presque entièrement rasée. Le garde-forestier à l’origine de l’abattage a indiqué sur un rondin qu’il s’agissait de coupes sanitaires. Au sol, des troncs abattus n’ont pas encore été transportés. Cela va permettre aux deux activistes de vérifier l’état des arbres.

Les coupes dites sanitaires constituent un des stratagèmes les plus communs pour dissimuler des abattages illégaux. Ne serait-ce qu’entre 2003 et 2007, elles représentaient 57 % du bois commercialisable en Ukraine, selon une étude d’Interpol publiée en décembre 2016.

Ecorces fragiles, feuillages décolorés… Cette fois-ci, les indices trouvés par Dmytro suggèrent qu’une coupe sanitaire était justifiée, même s’il aura besoin de confirmer sa thèse avec des experts à son retour.

Des alternatives à l’abattage

L’endroit est désert, mais il arrive à Dmytro de croiser des garde-forestiers. “Si on voit qu’ils ne sont pas de trop mauvaise humeur, il nous arrive de leur demander pourquoi ils font cela, de leur expliquer l’amende qu’ils risquent et que son montant sera supérieur au prix du bois”, explique le coordinateur. Les garde-forestiers, mal payés, sont employés pour gérer et entretenir les forêts, mais ils vivent aussi du bois qu’ils peuvent couper. Un conflit d’intérêt à la source de nombreux trafics illégaux.

Le coordinateur de Forest Watch est optimiste cependant, à rebours des propos alarmistes sur l’environnement : “La Révolution de la Dignité a libéré une énergie immense et les gens veulent réformer le pays de l’intérieur. On peut changer les choses car il est plus profitable d’utiliser la forêt dans un but touristique, d’avoir des ressources meilleures et pendant des périodes plus longues. On peut remédier aux bas salaires des garde-forestiers en vendant leurs ressources à des prix meilleurs.” Un discours porteur d’espoir, tenu au milieu des arbres couchés.

Ecotourisme, coupes sélectives et revalorisation du bois : Dmytro Karabchuk croit aux alternatives pour mettre un terme à la déforestation. Crédit : Simon Chodorge