Pour lutter contre la discrimination envers les personnes LGBT par les professionnels de santé, une ONG ukrainienne a créé Friendly Doctor. Son but, proposer gratuitement des dépistages du VIH . Et constituer un réseau de spécialistes de la santé sexuelle labellisés «LGBT friendly».

Crédit : Leticia Farine

«Si vous êtes lesbienne et que vous allez chez un gynécologue ukrainien avec une infection vaginale, vous risquez de vous voir répliquer que si vous aviez un homme dans votre vie, ça ne vous serait jamais arrivé». Roman Ivasiy, 25 ans, est un jeune médecin généraliste engagé. Il fait partie de l’équipe de Friendly Doctor, un projet initié par Fulcrum. Cette ONG pour les droits LGBT offre des préservatifs, des lubrifiants, des consultations médicales, des traitements pour les maladies sexuellement transmissibles et des dépistages du VIH. Les patients sont accueillis un par un par tranches horaires de trente minutes. Objectif : éviter que les personnes se croisent et garantir l’anonymat total de la démarche.

Friendly Doctor, c’est également une base de données en ligne pour créer un réseau de professionnels de la santé sexuelle labellisés «LGBT friendly», c’est-à-dire tolérants envers les personnes LGBT. «On n’a pas besoin de tels médecins dans toutes les spécialités. Mais si je vais chez le proctologue parce que j’ai un problème anal, il est plus facile d’avoir face à moi quelqu’un de tolérant que de devoir mentir et dire que je suis tombé sur les fesses dans les escaliers», dit en rigolant Anton Levdik, chef de projet à Friendly Doctor.

Depuis la naissance du projet en 2014, le mouvement a réussi à poser le label «LGBT friendly» aux professionnels de santé de l’hôpital américain de Kiev ainsi qu’à trois médecins libéraux: un urologue, un dermatologue et un proctologue. Une goutte d’eau vu la taille du pays. Mais ce n’est pas faute d’avoir essayé. «On a même tenté de mettre en avant l’avantage économique que cela peut représenter. S’ils sont prêts à afficher publiquement leur statut de « LGBT friendly », ça peut être bon pour leur business. D’habitude, quand on parle d’argent, les Ukrainiens sont tout de suite intéressés mais pas dans ce cas là», confie Anton Levdik en haussant les épaules

Pour le docteur Roman Ivasiy, le problème commence dès les premières années d’études de médecine. «Je me souviens du jour où un professeur nous a donné un cas pratique en disant ‘le patient à 26 ans, il est gay…’ Avant même qu’il parle des symptômes, tout les étudiants ont répondu ‘VIH’ en chœur. Le pire, c’est que c’était la réponse exacte. C’est quand même fou, à chaque fois que j’ai étudié la question du VIH en huit ans d’études, on parlait toujours des homosexuels», dit-il.

Crédit : Leticia Farine

Pour faire évoluer les mentalités, Friendly Doctor propose des formations à l’attention des professionnels de santé. Le but : déconstruire les idées reçues et informer sur les spécificités médicales des LGBT. «On leur apprend par exemple que la majorité des personnes transgenres ne sont pas suivies par des endocrinologues. Comme le traitement hormonal n’est pas légal en Ukraine, elles se fournissent sur Internet et effectuent leur transition sans suivi médical, ce qui est très dangereux», explique Roman Ivasiy. Friendly Doctor a déjà formé plus d’une centaine de médecins dans cinq régions de l’Ukraine.

Jusqu’en août dernier, Friendly Doctor était largement financé par la fondation Elton John pour la lutte contre le sida. De quoi réaliser environ 5000 dépistages du VIH par an, soit plus que toute autre ONG en Ukraine. Si les dépistages se déroulaient auparavant sept jours sur sept, ils se font désormais à raison de deux fois par semaine. Les maigres financements de Sidaction, de la Fondation Américaine pour la santé et de l’Organisation allemande pour la coopération internationale permettent de continuer à fonctionner mais «les temps sont durs», confie Anton Levdik.

En Ukraine, le gouvernement finance le traitement antirétroviral dans les hôpitaux gouvernementaux mais aucun fond n’a été débloqué pour la prévention. «Les personnes LGBT sont beaucoup plus responsables quand il s’agit de se protéger puisque les associations ont déjà fait beaucoup de prévention ciblée pour elles. Le vrai problème, c’est le manque d’éducation des hétérosexuels. Si l’un d’eux va faire un dépistage du VIH, l’idée partagée c’est que c’est forcément un gay refoulé, une prostituée ou un drogué», se désole le docteur Roman Ivasiy.

En supermarché, le prix d’une boîte de préservatifs varie entre trois et cinq euros. On peut effectuer un dépistage du VIH dans un établissement de santé pour le même prix. Des sommes très importantes dans un pays où le salaire moyen s’élève à 355 euros par mois. En Ukraine, le Sida tue environ 17.000 personnes par an.