Depuis son indépendance après la chute de l’URSS, l’Ukraine est partie à la reconquête de son identité nationale. Dans ce contexte, la question de la langue est un sujet central et conflictuel. La langue ukrainienne s’impose de plus en plus, en particulier dans la littérature. Mais le russe, autrefois omniprésent et aujourd’hui considéré comme une langue régionale, n’en est pas pour autant écarté.

Intérieur de la librairie “Ye” à Kiev (Crédit : Charlotte Landru-Chandès)

Un grand portrait surplombe le bureau de l’actuel vice-président de l’Union nationale des écrivains d’Ukraine (UNEU). C’est celui de Vassyl Stefanyk, romancier très populaire au début du XXe siècle. “Il a protesté contre la persécution des écrivains ukrainiens par les soviétiques, raconte Viktor Melnyk, vice-président de l’Union.”

Située en plein cœur de Kiev, dans un hôtel particulier dont la façade orangée tranche avec la blancheur de l’hiver, l’UNEU défend avec fierté les intérêts de ses 2000 écrivains. Depuis 1933, elle sélectionne ses membres en fonction de la qualité de leur plume et leur apporte un soutien financier.

Siège de l’Union nationale des écrivains d’Ukraine, rue Bankova à Kiev (Crédit : Charlotte Landru-Chandès)

“Notre politique respecte toutes langues parlées en Ukraine, explique en français Vsevolod Tkachenko, président de l’Union créatrice des traducteurs de l’UNEU. Avant, le russe dominait. Depuis l’indépendance, au début des années 1990, nous publions de plus en plus de textes ukrainiens. Mais nous éditons également des œuvres d’auteurs roumains, hongrois, bulgares, en somme de toutes les minorités présentes dans notre pays. On ne peut pas dire qu’une langue est plus riche que l’autre.”

“Le conflit n’est pas celui des langues, mais celui des générations”

Quand l’Ukraine a gagné son indépendance, l’Union a perdu son rôle central. “Avant nous étions affiliés au système soviétique, explique Viktor Melnik, les yeux rivés sur sa tasse, ornée de fleurs jaunes et bleues, les couleurs de l’Ukraine. Les écrivains qui étaient choisis devaient écrire selon l’idéologie du Parti communiste. C’est lui qui commandait les thèmes, il était interdit d’aller à son encontre. C’était un moyen de propagande efficace sur la population. En échange, le régime les finançait. Il les rémunérait, leur fournissait un logement, s’occupait de tout. Un écrivain comme Vassil Schkliar, auteur de romans historiques, avait de quoi vivre dans un deux pièces grâce à ces aides. Aujourd’hui, ce ne serait plus possible.”

L’UNEU s’est scindée en deux lors de l’implosion de l’URSS. Ne partageant plus les valeurs de leurs aînés, les anciens canons du régime soviétique, les plus jeunes ont fondé l’Association des écrivains d’Ukraine, il y a vingt ans. “Le conflit n’est pas celui des langues, mais celui des générations.” S’ils affirment ne pas vouloir revenir à l’ancien régime, une pointe de nostalgie assombrit pourtant la voix des deux hommes, âgés d’une cinquantaine d’années.

Viktor Melnyk, vice président de l’UNEU ; Mychaylo Sydorjeoskyi, président de l’UNEU ; Vsevolod Tkachenko, président de l’Union Créatrice des Traducteurs de l’UNEU (Crédit : Charlotte Landru-Chandès)

L’Ukraine et sa littérature ne sont pas “mono-ethniques”

Leur point de vue est partagé par l’écrivain russophone Valentina Ermolova, ancien membre de la Commission de recrutement de l’Union. “Aujourd’hui, beaucoup considèrent l’Ukraine comme un pays mono-ethnique, mais c’est loin d’être le cas. Historiquement, on y parle le russe, hormis à l’Ouest. C’est une bonne chose de soutenir la littérature ukrainienne, mais il ne faut pas oublier que le russe est la deuxième langue du pays. La poésie ukrainienne est de très belle qualité. Mais pour ce qui est de la prose, le russe est plus riche”, estime-t-elle. 

La romancière de 77 ans habite à une dizaine de minutes à pieds de la station Lisova dans la banlieue de Kiev, en bordure de la forêt. “Aujourd’hui, j’ai quitté la Commission, même si je suis toujours membre de l’Union, et j’écris moins. J’aide ma fille qui a mis au monde des jumeaux, il y a un an”, ajoute-t-elle tout en donnant une cuillère de compote à l’un des enfants.

Valentina est née en Sibérie et a vécu une grande partie de sa vie en Russie. Très attachée à sa langue maternelle, elle déplore que les écrivains russophones soient de moins en moins nombreux en Ukraine. “Je ne pourrais même pas vous en citer dix. Depuis la chute du régime soviétique, le marché du livre a perdu de son éclat. Par ailleurs, j’ai l’impression qu’il n’y a plus d’œuvres de qualité en Ukraine. On ne lit plus que des auteurs distrayants.”

Valentina Ermolova, écrivain russophone (Crédit : Charlotte Landru-Chandès)

Le russe est aujourd’hui considéré comme une langue régionale, depuis que l’ukrainien est devenu langue d’Etat, en 1991. Plusieurs écrivains russophones perçoivent cette décision comme une humiliation. Ils se sentent oppressés, ont l’impression de ne plus pouvoir écrire librement. Certains magazines refusent même de publier leurs textes, par crainte des représailles de la part des nationalistes, affirment-ils.

A l’inverse, les écrivains ukrainiens estiment qu’il est urgent de rattraper le temps perdu, et reconstruire une littérature qui n’avait pu se développer durant longtemps, du fait de la pression qui existait sur les intellectuels à l’époque soviétique. Ils font valoir que la langue ukrainienne a toujours été maltraitée par le pouvoir russe. Et alors que l’Ukraine a gagné son indépendance, ils espèrent un plus grand soutien de l’Etat pour développer les éditions en langue ukrainienne, et promouvoir la littérature dans cette langue.

Le conflit entre les langues russes et ukrainiennes est artificiel

Si l’UNEU n’est plus soutenue par les Russes, elle n’a pas pour autant cessé de publier ses auteurs. Ils représentent encore environ 10% de ses membres. Le poète Váno Krüger en fait partie. Sa présence au sein de l’UNEU fait grand bruit. A 29 ans, il incarne la nouvelle génération.

A deux pas de l’Opéra de Kiev, au bout d’un escalier tapissé de verglas, il vient de pousser la porte de la librairie Ye, où se tient un débat sur la prose ukrainienne contemporaine. “J’écris en ukrainien car selon moi, le russe est une langue épuisée, déclare-t-il d’une voix grave. Par ailleurs la littérature ukrainienne a beaucoup apporté à la littérature russe…” Nicolas Gogol est aujourd’hui considéré comme l’un des plus grands écrivains russes, alors que ses racines sont ukrainiennes.

Contrairement à ce que disent certains médias pro-russes, il n’y a donc pas de rivalité entre ces langues sœurs. “Le conflit mentionné est très artificiel, explique Rastyslav Semkiv, critique littéraire. C’est de la propagande.”

Anastasia Levkova, responsable du service culture du réseau des librairies « Ye » (Crédit : Charlotte Landru-Chandès)

Mais aux yeux d’Anastasia Levkova, responsable du service culture du réseau des librairies “Ye”, le développement de la littérature ukrainienne est essentiel, car l’indépendance passe aussi par la langue. “Il est important de l’apprendre à nos enfants et de différencier les deux cultures, car le risque de redevenir dépendant de la Russie n’est pas écarté.” La Russie est en effet effrayée face à l’expansion de la langue ukrainienne. Elle voudrait que l’Ukraine repasse sous sa domination.

Le marché du livre ukrainien est aujourd’hui en pleine évolution. Comme l’écrit Sophie Lambroschini dans Les Ukrainiens, “les livres en langue ukrainienne représentent un tiers du marché”. “Depuis le Maïdan, beaucoup d’auteurs russophones traduisent leurs livres en ukrainien, reprend Anastasia Levkova. Ils le font surtout pour l’image, comme Andreï Kourkov. Ils deviennent ainsi davantage populaires et leurs livres se vendent mieux.”