La catastrophe de Tchernobyl de 1986 a laissé derrière elle une zone contaminée, fermée et vide de population, de 30 kilomètres de diamètre. Sur ces terres irradiées, le ministère de l’environnement ukrainien veut construire une ferme de panneaux solaires pour réhabiliter la zone et réduire sa dépendance à l’égard de la Russie.

Le réacteur n°4 de Tchernobyl, confiné sous une arche de 100m de haut (Crédit: Tchernobyl Nuclear Power Plant)
«La zone d’exclusion est morte, les gens ne reviendront jamais, on ne peut pas y faire de l’agriculture, alors c’est le bon endroit pour planter des panneaux solaires» clame Dmytrii Korchak. A 24 ans, cet Ukrainien fait partie des milliers de travailleurs qui se rendent chaque jour à Tchernobyl. Il travaille en tant que photographe et community manager de la centrale, et il suit de près le projet de centrale solaire.

Plus de 40 entreprises se sont déjà dit prêtes à investir les lieux, alors que l’appel à projet sera clôturé en mars. Le coût n’est pas encore connu, mais les constructeurs pourront profiter de l’héritage de la centrale nucléaire. Dans la zone d’exclusion, de nombreuses infrastructures électriques ont été laissées à l’abandon depuis plus de 30 ans. «Il y a beaucoup de pylônes. Ils sont là, ils fonctionnent et sont prêts à transporter de l’électricité» explique Oleg Savitsky, membre du Centre national de l’écologie, une ONU ukrainienne qui milite pour le développement des énergies vertes. «L’utilisation de ces équipements pourraient réduire considérablement le coût du projet, et le rendre plus viable.»

Sur le ligne d’horizon, les pylônes de la centrale nucléaire pourraient être réutilisés pour transporter l’énergie solaire (Crédit: Tchernobyl Nuclear Power Plant)

Si le projet est mené à terme, le ministère de l’énergie a annoncé que la ferme solaire produira jusqu’à 4 Gigawatt. A titre de comparaison, un réacteur nucléaire classique produit autour d’un Gigawatt. La Banque européenne pour la reconstruction et le développement (BERD) s’est dite prête à financer le projet «dans la mesure où il s’agira d’un investissement viable et que toutes les questions liées aux risques environnementaux seront maîtrisées.»

La ferme solaire doit être installée dans la zone plus contaminée de la zone d’exclusion.

La ferme solaire doit être installée à 10 kilomètres des réacteurs, dans la zone plus contaminée par la radioactivité. «Les responsables réfléchissent encore à l’emplacement précis» explique Valentyna Beliakova, directrice de l’Agence ukrainienne et européenne de l’énergie. «Il y a beaucoup de forêts dans la zone, mais on ne peut pas les couper parce que les arbres retiennent les radiations. Si on les coupe, ou pire, si on les brûle, ils rejetteront des éléments radioactifs.»

Des barils de déchets nucléaires ukrainiens, envoyés en Russie pour être traités (Crédit: Tchernobyl Nuclear Power Plant)

Réduire la dépendance de l’Ukraine avec la Russie

L’implantation d’une centrale solaire à Tchernobyl aidera l’Ukraine à se passer des énergies polluantes et à acheter moins de gaz et pétrole russe. «Le problème, avec l’énergie, en Ukraine, c’est que le pays se fournissait traditionnellement en Russie, alors qu’aujourd’hui les deux pays sont en guerre» explique Oleg Savitsky. En 2011, le gouvernement ukrainien a fait construire deux centrales solaires, parmi les 10 plus puissantes du monde. Située en Crimée, ces centrales sont aujourd’hui sur le territoire envahi par la Russie en 2014 et n’appartiennent plus à l’Ukraine.

« Nous achetons du combustible nucléaire à la Russie et nous leur renvoyons nos déchets nucléaires. »

Le pays possède toujours, par ailleurs, quatre centrales nucléaires en activité qui comptent au total 15 réacteurs, le 7ème parc mondial. «Mais pour le nucléaire aussi nous sommes dépendants», affirme Oleg. «Nous achetons du combustible nucléaire à la Russie et nous leur renvoyons nos déchets nucléaires. Alors que je le rappelle, nous sommes en guerre.»

A côté de la ferme solaire, un stockage de déchets nucléaire est prévu. Dans quinze à vingt ans, les quatre centrales ukrainiennes arriveront en fin de vie et le pays devra choisir. «Démanteler ces centrales ou les moderniser coûtera plus que d’installer des panneaux solaires, d’autant qu’ils deviennent de moins en moins chers» explique Dmytrii Gorchak.

Des ingénieurs prêts à travailler dans la zone d’exclusion

La centrale de Tchernobyl n’est pas abandonnée. Comme Dmytrii Korchak, depuis 1986, des milliers d’ingénieurs s’y rendent chaque jour depuis la gare de Slavoutytch, la ville construite pour accueillir les déplacés de la catastrophe. Depuis trente ans, l’industrie nucléaire a toujours été le premier employeur pour les habitants. La fermeture de la centrale en 2000 a été une “tragédie” pour eux, alors que des milliers de postes ont alors disparus. Près de 5000 personnes ont quitté la ville, un cinquième de sa population.

En 2016, la construction de la nouvelle arche de confinement du réacteur n°4 a redonné du travail aux habitants, mais le projet s’est achevé en novembre, mettant fin à de nombreux emplois. « Slavoutytch a du potentiel. Il y a ici des gens qui savent travailler sur les centrales » explique Dmytrii. « On a des ingénieurs du nucléaire. Il faut utiliser ces personnes et transmettre leur savoir-faire. »

Dans la ville de Slavoutytch, un espace public alimenté par l’énergie solaire (Crédit: Enlight / Славутич)

A 40 kilomètres de Tchernobyl, en attendant la centrale solaire, les habitants de Slavoutytch ont créé Enlight!, un espace en bois alimenté par des panneaux solaires. «L’installation rappelle la nécessité de recourir rapidement à des énergies respectueuses de l’environnement» explique Dmytrii. A terme, la zone irradiée entre la centrale solaire et la ville devrait devenir une réserve naturelle, pour transformer les lieux du drame en terres d’avenir.