Dans un pays qui manque de moyens, mettre en valeur le travail artistique n’est pas simple. Si passer par l’Académie nationale des Beaux-Arts et d’architecture de Kiev est une valeur sûre pour les jeunes artistes, les premiers pas dans la vie active sont en revanche bien difficiles.

Académie des Beaux-Arts et d’Architecture de Kiev (Crédit : Charlotte Landru-Chandès)

Une enfilade de toiles décore les galeries de l’Académie nationale des Beaux-arts et d’architecture de Kiev. Elles sont l’œuvre d’étudiants diplômés. Portraits, icônes… La plupart respecte les canons classiques, avec des proportions et des perspectives qui font penser aux peintures des siècles passés. L’institution ne cherche en effet pas véritablement à combiner art académique et art moderne.

“En Ukraine, les jeunes artistes ne sont pas encouragés à inventer, à innover”, déplore Tamara Shevchuk, spécialisée dans la conception de décors et de costumes. Cheveux courts et sweat maculé de peinture, la jeune femme âgée de 21 ans s’installe derrière son chevalet et se concentre sur sa camarade qui pose pour elle, vêtue d’une longue robe bleue. “Introduire de la nouveauté à l’Académie n’est pas simple, explique-t-elle. Pourtant, en Ukraine, il existe beaucoup d’endroits où on tente d’innover”.  

Les difficultés économiques sont également importantes. “Malheureusement, nous n’avons pas assez d’argent pour créer”, regrette-t-elle. “J’espère que la situation sera meilleure quand je travaillerai. Aujourd’hui, il n’est pas facile de réussir !” Tamara reconnaît néanmoins qu’étudier à l’Académie aide pour le futur. Et dans sa démarche, elle n’est pas seule. Le gouvernement permet à 602 des 800 élèves de l’Académie de s’inscrire gratuitement. Un privilège réservé à ceux qui ont su faire leurs preuves au cours de leur première année aux Beaux-Arts.

“Le gouvernement donne de l’argent aux étudiants et rémunère les professeurs. On peut déjà le remercier pour cela car la situation économique en Ukraine est difficile, admet Andriy Ialanskiy, le recteur-adjoint de l’Académie. De toute manière, être artiste est compliqué partout.” Selon lui, seul un étudiant par promotion a des chances de vivre de son art.

Tamara Shevchuk, étudiante à l’Académie des Beaux-Arts (Crédit : Charlotte Landru-Chandès)

Cumuler les petits boulots pour vivre

Mais selon Dasha Melnik, diplômée de l’Académie en 2014, le gouvernement ne fait pas assez pour la culture. Elle représente entre 0,5 et 1% de son budget total (une proportion semblable à la France, NDLR). Assise à une table de la cafétéria, Dasha ne quitte pas son manteau, tant la pièce est glaciale. “Encore une preuve que le gouvernement ne s’intéresse pas à l’art!”, plaisante-t-elle.

Une tasse de thé fume devant elle. “La vie n’est pas simple pour les jeunes artistes, confie-t-elle d’une voix douce, le menton enfoui dans son écharpe. Je suis obligée de cumuler les petits boulots pour gagner ma vie. En ce moment je suis barman, je crée des vêtements et je suis designer.” En tout, Dasha gagne entre 5000 et 6000 hryvnias par mois, soit entre 174 et 208 euros. “C’est peu.” Un sourire triste assombrit ses yeux bleus. “C’est le prix du loyer de mon appartement. Heureusement que mon copain est là pour m’aider.”

Aujourd’hui, Dasha considère l’art comme une passion, mais elle sait qu’elle n’en fera pas son métier. “Dans ma vie, je n’ai en tout vendu que trois ou quatre dessins. A présent, j’aimerais créer des vêtements et organiser des défilés de mode au Start, un espace tenu par mon copain et dédié à l’art.”

Dasha Melnik, ancienne étudiante à l’Académie des Beaux-Arts et d’Architecture de Kiev (Crédit : Charlotte Landru-Chandès)

Des situations variées

Peintres, sculpteurs, maîtres verriers, architectes… A Kiev, les artistes doivent généralement payer pour exposer leur travail, sauf à l’Académie, qui offre une galerie à ses protégés. Si la vie bohème n’est pas simple, certains s’en sortent tout de même mieux que d’autres. A 21 ans, Julia Stupnitsky a déjà trouvé un emploi alors qu’elle étudie encore à l’Académie, en architecture. “Je travaille dans un cabinet et gagne 7000 hryvnias par mois. Beaucoup de mes amis sont dans le même cas que moi, ajoute-t-elle d’un air assuré.” Malgré une précarité attendue à la sortie de l’école, l’Académie compte un nombre stable d’étudiants d’une année sur l’autre, et qui n’a pas tellement évolué depuis l’indépendance de l’Ukraine.