Logés dans l’association “Station Kharkiv”, dans l’est de l’Ukraine, plusieurs déplacés âgés confient leur isolement, leur problème de chômage et même, de fin de vie. Commencer une nouvelle vie à plus de 65 ans, c’est le défi quotidien des déplacés seniors ukrainiens. 

Une grand-mère et Nikolai, deux déplacés du centre de Station Kharkiv. (Crédit: Pierre Laurent).

Sur l’un des quatre lits superposés du salon du foyer, une grand-mère aux cheveux blonds décolorés, observe ses petits enfants jouer sur le tapis. Cela fait deux semaines qu’elle a débarqué à Kharkiv avec ces deux petits-enfants en bas âge. La “babouchka” (grand-mère en russe), comme la surnomme les volontaires, a tout quitté de son Louhansk natal, pour rejoindre sa famille qui l’avait précédée.

La grand-mère aux traits fatigués n’est pas très loquace. “Les familles nombreuses amènent souvent avec eux au moins des un grand-parent lorsqu’il est encore en état de fuir”, constate Larysa Veselyanska, employée en charge des programmes sociaux. Pour la famille de la vieille femme, la transition a été plus facile grâce à l’association.

Grâce à ce foyer, la famille a une adresse. Ces trois lignes sur le formulaire leur permettra d’obtenir leurs documents de déplacés “en trois mois minimum”, explique Marina Alforova, chargée des programmes sociaux de Station Kharkiv. Grâce à ce statut, l’État accorde aussi une aide financière de plus de 2.400 hryvnas par mois (environ 77 euros) à la famille. C’est le montant maximum que les déplacés peuvent obtenir de toutes les allocations. Cette allocation correspond à 30 euros de moins que le salaire moyen ukrainien.

Un retraité touche, quant à lui, près de 884 hryvnas (soit environ 30 euros), en fonction de son emploi précédent. Pour Brian Milakovsky, responsable des programmes humanitaires de l’ONG Mercy Corps, agissant dans la région de Louhansk, “les vieux déplacés sont dépendants de leur pension de retraite, très maigre”. “Ils ne mangeant que des crackers et des macaronis, et ceux restés au front alors que leur famille s’est enfuie, sont seuls“, souligne-t-il.

Les documents de déplacés déposés à Station Kharkiv. Crédit: Pierre Laurent.

Une nouvelle loi est entrée en vigueur en juin 2016. Pour toucher leur allocation de retraite, les déplacés doivent prouver leur statut de retraité précédent”, fait remarquer Andrei Tarasenko, un des avocats employés de Station Kharkiv. Une démarche administrative qui ralentit encore l’obtention des allocations pour les retraités.

Plus de la moitié des déplacés en Ukraine sont des seniors

L’ONG Station Kharkiv, à quelques kilomètres du centre ville, a recueilli 7.740  seniors depuis le début du conflit, en août 2014.  Selon le ministère des Affaires sociales ukrainien en août 2016, les vieux déplacés âgés de plus de 65 ans représentent plus de 55% des 1 à 2 millions de déplacés internes que compte l’Ukraine, selon les différentes estimations des ONG et de l’État ukrainien.

La deuxième ville d’Ukraine, Kharkiv, située à 200 kilomètres de la zone du front de l’est ukrainien, compte à elle seule, plus de 92.000 déplacés. En face du centre de l’ONG Station Kharkiv, d’anciens bureaux transformés en “hôtel”, comme le surnomme les volontaires. Ce foyer accueille une quinzaine de déplacés, “pour deux semaines ou deux ans, le temps dont ont besoin ces déplacés pour se reconstruire”, précise Hélène Vinnik, la directrice de “Station Kharkiv”.

Dans la pièce à vivre du foyer de “Station Kharkiv”, assis à côté de la “babouchka”, Nikolaï a le regard plongé dans le vide. Les mains posées sur ses genoux, droit comme un i, des claquettes en plastique aux pieds. Il a fuit Torietsk, située dans la région de Donetsk, sans parvenir à venir avec sa vieille maman avec lui à Kharkiv. L’homme de 31 ans est arrivé, lui aussi, il y a deux semaines. “Ma mère est encore là-bas mais c’est difficile de la faire venir à Kharkiv, parce qu’elle n’est pas mobile. Des amis s’occupent d’elle sur place, je l’ai régulièrement au téléphone”, déplore-t-il.

Gérer l’enterrement des vieilles personnes

Dans la salle de dessin du centre Station Kharkiv, Larysa Veselyanska tapote la table d’un air nerveux. Cette petite femme raconte qu’elle est épuisée par son travail, qu’elle prend tant à cœur: “pour moi, c’est impossible d’arrêter”. Tous ses après-midi, elle les passe avec les vieux du centre à “trouver des solutions à ceux qui sont exclus des programmes d’aide de l’État ou des ONG internationales, elles se sentent complètement délaissées”, raconte-t-elle d’une voix presque inaudible, alors que les volontaires et les déplacés crient dans les couloirs.

Larysa Veselyanska, en charge des programmes sociaux de Station Kharkiv. Crédit: Pierre Laurent.

Soudain, elle se redresse, elle veut raconter une “longue histoire”. C’était le 19 décembre dernier, une famille pauvre de déplacés de la région de Louhansk, composée d’une mère, de deux enfants et du grand-père de 74 ans viennent lui demander conseil à Station Kharkiv.

Après des mois de souffrance et d’exil, le grand-père est décédé à Kharkiv. Sa fille est sans le sous, toutes ses économies sont passées dans les médicaments”, murmure l’assistante sociale. Des employés de mairie viennent récupérer le corps chez la mère. “Les employés municipaux lui ont rétorqué froidement: signez ce document si vous n’avez pas d’argent. Elle l’a signé sans comprendre. Sur ces paroles, ils ont emmené le corps et lui ont ordonné de se rendre à la morgue pour enterrer le défunt”, raconte Larysa Veselyanska, des larmes dans les yeux. L’assistante sociale s’y rend seule, “pour faciliter la vie de la mère”.

Selon la procédure légale, elle doit débourser 400 hryvnas (soit environ 13 euros), pour récupérer les cendres du père, “qui a été incinéré sans l’autorisation de la famille, avec d’autres corps, comme les sans-abri”, s’insurge-t-elle. Selon la responsable de la Croix Rouge ukrainienne, les déplacés n’ont pas le même statut que les sans-abri et sont normalement enterrés individuellement. “La mairie de Kharkiv prend en charge les enterrements des déplacés avec le budget de la ville”, ajoute-t-elle. Procédure qui n’a semble-t-il pas été respectée pour la famille dont s’occupe Larysa.

Les déplacées se procurent des vêtements au dépôt de Station Kharkiv. Crédit: Pierre Laurent.

Les déplacés de plus de 45 ans, sans emploi, ni retraite

Dans le dépôt de vêtements de l’association, des femmes comparent des jupes et des pulls, déposés par des habitants de Kharkiv. Appuyée contre le mur, une femme enveloppée dans sa parka rouge, observe ce marché silencieux. A 59 ans, Ludmila Ivashenko est arrivée de Donestk à Kharkiv, en passant par Odessa, en novembre dernier. “Je suis venue seule, avec mon chat”, sourie-t-elle, comme pour cacher son isolement.

Je ne rentre pas dans les programmes gouvernementaux puisque j’ai 59 ans. Les aides pour les personnes âgées déplacées ne commencent qu’à partir de 65 ans, l’âge de la retraite en Ukraine”, constate-t-elle, “l’électricité et les loyers coûtent chers, je ne touche que 149 hryvnias par mois (soit environ 5 euros)”. Elle se débrouille en dormant chez des amis, en recevant la nourriture de la Croix Rouge et les vêtements d’œuvres sociales. Pour le prouver, elle montre son pantalon noir et son sac à mains à paillettes, qu’elle a trouvé ici.

Une personne déplacée de Station Kharkiv. Crédit: Pierre Laurent.

Parmi les déplacés, les ONG internationales tentent d’aider en priorité les populations les plus vulnérables, parmi eux, les plus de 65 ans, l’âge de la retraite en Ukraine. Ceux qui sortent de ces catégories ont des difficultés à trouver un emploi et ne touchent pas encore de retraite”, déclare Valentiyna Kostenro, responsable de la Croix Rouge ukrainienne à Kharkiv.

Lorsqu’elle observe les annonces d’emploi au mur de l’entrée du centre, Larysa Veselyanska de Station Kharkiv ajoute même: “La plupart du temps les offres d’emploi, même non qualifiées sont réservées au moins de 45 ans, c’est inscrit noir sur blanc sur l’offre”.

Ces personnes sont isolées. Elles refusent dans la plupart des cas de consulter nos psychologues. Souvent, ces hommes, comme ces femmes, déboulent au centre en réclamant un endroit où dormir, car ils sont exclus de tous les programmes existants”, s’exclame Larysa Veselyanska , l’air dépitée de ne pouvoir rien faire de plus pour eux. L’exil s’ajoute alors comme une difficulté supplémentaire à la précarité du quotidien des seniors.