Ancien activiste, Nazar Mokrynskyi fait partie des déçus de la révolution ukrainienne. Mais avant d’être un web-développeur, ce jeune ukrainien était un e-militant des manifestations pro-européennes.

Les outils que fabrique Nazar Mokrynskyi peuvent servir aussi bien aux entreprises… qu’aux révolutions. Retrouvé dans un café du quartier historique de Podil, à Kiev, le web-développeur de 24 ans déplie son ordinateur portable sur la table pour nous montrer son travail. Il a commencé par lancer Opir.org, avec trois amis, en 2013, au début des manifestations pro-européennes d’Euromaïdan. Mais depuis, il a fait du chemin. Désabusé par l’expérience des trois dernières années, il ne croit plus à la force du vote.

Il y a un an, une conférence sur le Bitcoin à Kiev l’a sensibilisé au libertarianisme. Un courant de pensée populaire aux États-Unis qui revendique la disparition de l’État pour promouvoir la liberté individuelle et celle du marché. Il se voit désormais comme un anarchiste libertarien. Un virage intellectuel qui sonne comme une désillusion chez le développeur ukrainien :

“À un moment j’ai cru que nous pourrions organiser des élections non corrompues mais ça ne marche pas du tout. Je ne crois plus au vote, à l’idée qu’élire quelqu’un va rendre la vie meilleure comme par magie.”

A l’origine, son projet Opir.org venait en aide aux manifestants des mouvements pro-européens de 2013. “La résistance”, assure Nazar Mokrynskyi, au sujet de cette plateforme de coordination pour les manifestants. Depuis, l’outil est devenu un site de surveillance des élections, avant de s’endormir peu à peu.

Son appartement comme base arrière

Il montre sur l’écran la première version du site avec une carte virtuelle du pays, parsemée de points. Ils peuvent indiquer la présence de policiers, d’un centre médical, d’un point de connexion wifi… Des informations données en temps réel grâce aux renseignements des personnes sur le terrain. Une cartographie pas seulement à destination des activistes.

“Si quelqu’un vivait loin du centre et voulait venir en ville, il pouvait vérifier sur la carte s’il y avait des Titushki dans les alentours”, explique Nazar. Soupçonnés d’être payés par le gouvernement d’alors pour faire peur aux manifestants, les Titushki étaient des miliciens habillés en civils qui agissaient en bande pour agresser ou enlever des opposants.

À cette époque, les appartements des fondateurs d’Opir.org se muent en bases arrières. Une hotline prenait les appels 24 heures sur 24 pour tenir la carte à jour. Et Nazar gardait un téléphone portable jamais utilisé à proximité en cas d’urgence, pour contourner les écoutes.

La voix de Nazar trahit l’excitation de ces moments :

“Le centre pouvait être assez dangereux mais ce n’était pas chaotique. Le chaos arrive lorsqu’il n’y a pas de coordination mais à ce moment les actions des gens étaient organisées. Ils ont pris leur vie en main pour essayer de changer les choses.”

 

Nazar Mokrynskyi, 24 ans, est l’un des quatre fondateurs de l’ONG Opir.org. (Crédit : Simon Chodorge)

Regrets et désillusions

Mais depuis les événements de 2013, ses derniers projets se sont éloignés des enjeux politiques ukrainiens. Il a conçu un planificateur de rendez-vous, un lecteur musical. Par curiosité, il rentre régulièrement dans le code source des logiciels ou des sites internet, à l’affût d’erreurs ou de bugs à signaler. C’est le principe de l’open source, où le code des logiciels sont ouverts pour être modifiés ou réutilisés par d’autres programmeurs. “C’est un esprit de partage”, résume-t-il.

Cheveux courts et clairs, rasé de près, chemise rentrée dans le pantalon, Nazar Mokrynskyi reconnaît qu’il n’a pas l’apparence d’un révolutionnaire. “Je n’étais pas vraiment fort physiquement donc je n’ai pas pris part aux combats.” Il n’a pas honte de se dire plutôt casanier et introverti. Mais s’il n’a pas battu le pavé lors des manifestations, le jeune programmeur a beaucoup œuvré derrière son clavier.

Après la destitution du président Viktor Ianoukovitch, le site évolue. Il s’agit désormais de surveiller le bon déroulement du vote pour l’élection présidentielle anticipée et les élections législatives de 2014. Sur la nouvelle version encore en ligne, les votants peuvent envoyer des photographies, des vidéos ou des messages pour dénoncer des irrégularités dans le vote comme du bourrage d’urnes.

Une version du site qui a eu un succès plus limité. “Nous avons reçu quelques centaines de messages ou d’images à travers l’Ukraine. Ce n’était pas suffisant pour qu’on considère ça comme sérieux. Si nous avions reçu des dizaines de milliers de messages, nous aurions pu aller voir la police avec des preuves pour qu’elle débute une enquête”, regrette le développeur. Lorsqu’on lui demande s’il existe effectivement un tel nombre d’irrégularités, Nazar répond du tac au tac en répétant deux fois : “Aucun doute.”

Nazar a depuis pris ses distances avec ce processus électoral encore entaché d’irrégularités. Sur Twitter, il affiche en bannière une photo de la série télévisée Mr. Robot : l’histoire d’un hacker révolutionnaire qui pirate un grand conglomérat pour éponger les dettes de tous les citoyens américains. “Je pense que les personnes qui ne connaissent pas l’informatique ne réalisent pas à quel point cette série est proche de la réalité.”