A 34 ans, Oleksandra Matviychuk a déjà une longue vie de militante derrière elle. La directrice du Centre des libertés civiles de Kiev forme à présent les nouveaux policiers au respect des droits de l’Homme. Dans l’espoir de refonder les institutions, grâce à la société civile.

Du fond de la cour de la rue Baseina, juste au coin d’un salon de coiffure, le drapeau de l’Union européenne flotte à la fenêtre du troisième étage d’un vieil immeuble de Kiev. “J’ai accroché ce drapeau pendant Maïdan. Nous sommes un territoire européen”, explique Oleksandra Matviychuk, 34 ans, en désignant l’étendard d’un geste de la main.

Oleksandra Matviychuk, directrice du Conseil des libertés civiles, dans son bureau de Kiev. Crédit : Constance Léon.

Pour la directrice du Centre des libertés civiles, c’est à la fois un signe d’allégeance politique à l’Union européenne, mais aussi un moteur pour faire respecter les droits de l’Homme en Ukraine. Les missions de l’ONG ? Créer des commissions pour réformer l’éducation, la police et la justice. Et fédérer, aussi, les initiatives issues de la société civile. “L’État ukrainien est faible, il n’a pas la capacité de répondre aux besoins de ses citoyens, déplore Oleksandra Matviychuk. L’association que je dirige doit défendre et aider les associations issues de la société civile à combler ce manque et à favoriser la transparence dans les décisions politiques”.

Enseigner les droits de l’Homme à la police

Pendant le mouvement de la place Maïdan à Kiev, de novembre 2013 à février 2014, Oleksandra Matviychuk constate un regain de violences policières. “Nous avons aussitôt instauré une base de données pour recenser les enlèvements, les violences. Bref, toutes les violations des droits de l’Homme par les forces de l’ordre”. Son but ? Transmettre ces données à la communauté internationale pour obtenir son aide.

En juillet 2015, le premier ministre Arseniy Yatsenyuk introduit une réforme de la police. En trois mois, 2.000 nouveaux policiers sont formés. L’activiste va établir un manuel de cours, enseigner sur le terrain. Elle est chargée de leur enseigner le respect des citoyens en sept leçons : “ils doivent respecter les ordres, sauf si ceux-ci mettent en danger les citoyens”. En clair, elle doit apprendre aux policiers à discerner si un ordre est légitime et s’il ne va pas à l’encontre des droits de l’Homme. Désormais, elle a passé le relais à d’autres professeurs.

A ses yeux, la réforme de la police demeure insuffisante : la police des polices “n’est toujours pas un organe indépendant”, affirme Oleksandra Matviychuk. Mais il y aurait tout de même du progrès. “Même avant Maïdan, je changeais toujours de trottoir lorsque je croisais un policier. A présent, certains m’interpellent pour me saluer. D’autres sont venus au bureau pour créer des syndicats de police apolitiques”, sourit-elle.

Mais c’est au niveau international que son combat pour les droits de l’Homme est désormais reconnu. En février 2016, Oleksandra Matviychuk reçoit le prix de la défense de la démocratie par l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE). Cette année, Yuri Gurma, son homologue russe de l’ONG “Golos” (voix en russe) reçoit ce même prix : “c’est une grande fierté de voir notre travail commun pour la libération des prisonniers politiques en Russie reconnu”.

Au début de Maïdan, l’OSCE lance un appel à projet pour établir une commission de la société civile et l’aider à établir une mission d’observation en Ukraine. Elle prépare un projet en deux trois mouvements, en anglais et son projet est accepté. Financée en partie par les fonds de l’Union européenne, le Centre des libertés civiles dispose d’un budget annuel de près de 260.000 euros, une somme importante pour une organisation locale.

Tête de proue des réformes ukrainiennes

L’engagement d’Oleksandra Matviychuk ne date pas d’hier. En 2007, quelques mois après avoir obtenu son diplôme de l’université nationale de Kiev en droit commercial, elle prend la tête de du Conseil des libertés civiles. A l’époque, l’organisation œuvre pour des réformes dans l’éducation, la justice et la police, aux côtés d’homologues lettons ou kazakhs et d’autres pays dans l’ancienne URSS : “les problèmes sociétaux sont communs à tous les pays de l’ex-Union soviétique”, analyse la directrice.

En février 2010, lorsque Viktor Ianoukovitch est investi président de la République d’Ukraine, Oleksandra Matviychuk est déjà impliquée dans divers mouvements étudiants. A l’époque, elle hésite encore entre ses cours de régisseur de théâtre et ceux de droit.

Alors qu’elle travaille pour un fond d’investissement, elle est témoin de “détournements d’argent en faveur du président ukrainien”. Le président de l’association bancaire, “un homme intègre”, est remercié du jour au lendemain, après avoir dénoncé ces agissement en conférence de presse.

Elle abandonne alors les cours de droit qu’elle donne les samedis aux étudiants de son village natale de Boyka, en Crimée : “je sentais que j’étais désormais plus utile à la société grâce à mes connaissances en droit public et en matière de droit de l’Homme”.

Au cœur de la société civile

Puis le mouvement de la place Maïdan “bouleverse son existence”. Elle qui dit ne pas avoir la mémoire des dates, se remémore immédiatement de la nuit du vendredi 29 au samedi 30 novembre 2014. Vers quatre heures du matin, une trentaine de civils sont arrêtés par la police. “Il n’existait aucune structure pour les défendre devant la justice. Grâce à notre page Facebook, nous avons réuni 400 avocats dans tout le pays pour aider les manifestants”.

Les manifestants se rassemblent le 29 décembre 2013 sur la place Maïdan de la capitale ukrainienne. Crédit : Maksymenko Oleksandr/NurPhoto/ Flickr CC.

Le mouvement Euromaïdan SOS, qu’Oleksandra Matviychuk fonde pour fédérer les initiatives locales, installe aussi une ligne d’urgence pour rassurer les familles : “Je me souviens de l’appel d’une femme enceinte qui cherchait son mari, parti pour la place Maïdan”. Au total, l’organisation reçoit 16 000 appels.

A l’évocation de ces jours de lutte, ses traits tremblent et ses yeux bleus cherchent la lumière du dehors. Elle confesse d’un air coupable avoir eu peur. Son mari, professeur de sciences politiques, était place Maïdan, tandis qu’elle coordonnait le mouvement depuis son bureau. “Il m’a appelé pour me dire au revoir. Dans ma tête, je pensais “n’y va pas”, mais je n’ai rien dit. Les militants des droits de l’Homme doivent s’oublier pour mener leur combat à bien”. Elle a beau “avoir raconté ces histoires des dizaines de fois”, impossible pour elle “de ne pas céder à l’émotion”.

En janvier 2017, elle est invitée en France pour participer à une conférence sur l’Ukraine. “J’ai toujours admiré la France, pour ses droits de l’Homme, même si les Français pensent que la guerre en Ukraine est terminée. En Europe, les politiques s’inspirent de plus en plus de la Russie, de son interventionnisme. Ils négligent les droits de l’Homme”, confie-t-elle dans un soupir.