Les épreuves sportives internationales des Invictus Games sont organisées pour la première fois en Ukraine, à Odessa. Sur place, deux vétérans psychologues prennent en charge les sportifs pour soigner leurs blessures psychologiques.

Les psychologues vétérans discutent avec les participants. Crédit: Constance Léon

Il est 9 heures du matin, le givre recouvre encore les rues de la ville portuaire d’Odessa, à l’est de l’Ukraine. Andrïy Kozinchuk et Taras Kovalyk, les deux psychologues de l’association Invictus Games, sont déjà sur le pont. Ils attendent patiemment que leurs anciens collègues finissent leur entrainement pour les écouter.

Dans ce gymnase des faubourgs de la ville, les performances des vétérans invalides sont enregistrées sur le formulaire frappé du sigle des Invictus Games. Leur handicap physique ou psychologique y est annoté dans la même case. Les quinze meilleurs au niveau national partiront à Toronto pour affronter les équipes de 16 autres pays.

Ces entretiens psychologiques ont un double objectif : montrer le soutien de l’association Invictus Games et établir un contact de longue durée avec les sportifs en herbe. Pour cela les psy discutent “rapidement avec les participants et leur famille pour vérifier leur état mental global et surtout, garder le contact après les épreuves”.

Ils inscrivent quelques détails pour se souvenir des hommes et des femmes qu’ils ont croisé. Andrïy Kozinchuk connaît personnellement une partie des participants d’aujourd’hui. Il tapote du doigt sa fiche de rapport : “j’étais le coordinateur, depuis Kiev, de ce chef des opérations de Luhansk”.

Les civils traumatisés par la guerre

Avec la guerre, des maux invisibles s’immiscent dans le quotidien. Ces difficultés empêchent les civils et les vétérans de vivre correctement”, analyse Andreyi Kozinchuk, l’un des deux psychologues, en buvant son thé. Selon lui, trois questions, qui “font terriblement mal aux vétérans”, reviennent systématiquement dans la bouche des civils : combien de personnes avez-vous tué au front ? Parmi elles, combien de civils, combien d’enfants ? Quand la guerre va-t-elle s’achever ?

Selon les deux psychologues, les civils aussi doivent apprendre à ne plus traiter avec pitié les vétérans. Crédit: Constance Léon

Les soldats s’engagent en pleine conscience, ils savent qu’ils peuvent mourir ou perdre un membre”, rétorque Taras Kovalyk, son confrère. L’ancien du mouvement Maïdan, blessé à la jambe au combat, est catégorique : “un civil ne doit pas être désolé pour un soldat qui a perdu un bras, il sait ce qu’il fait en entrant dans l’armée”. Un vétéran arborant un tee-shirt Invictus et le numéro 446 s’approche pour discuter avec le psychologue.

Des méthodes efficaces pour déceler le trauma psychologique

Dans le gymnase, les deux professionnels ont quelques minutes pour déceler “les marqueurs”. Certaines attitudes permettent de déceler des symptômes de souffrance, comme le syndrome de stress post-traumatique. “Un vétéran peut être incapable de soutenir le regard ou avoir du mal à contrôler ses émotions. Ces signes démontrent l’incapacité à interagir en société”, confie Taras Kovalyk.

Nous conseillons les vétérans pour vivre au quotidien. Comment se comporter avec sa copine au restaurant, par exemple”, complète Andrïy Kozinchuk. Autre impératif, lutter contre les troubles fréquents du sommeil.

Ces symptômes peuvent aboutir à des décisions extrêmes. “Il y a beaucoup de tentatives de suicide chez les vétérans, nous restons vigilants. Nous allons boire des cafés avec eux sans prétention de les guérir. C’est ce geste qui leur permettra de se reconstruire”, raconte Andrïy Kozinchuk.

La réhabilitation dans la société est possible grâce au soutien psychologique et au sport. Crédit: Constance Léon

Les psychologues s’accordent: “les problèmes de violences, conjugales en particulier, ou d’alcoolisme sont fréquents”. Tous deux se mettent à comparer leurs “grolles” de soldats, frappées du logo de la marque allemande Lowa. “’C’est Hugo Boss pour les militaires”, s’amusent-ils.

Ces derniers savent de quoi ils parlent: ils sont eux-même des vétérans. A 32 et 26 ans, les deux diplômés de l’université de Kiev en sont sûrs : “Nous comprenons mieux les vétérans que les psys ordinaires, c’est un soutien de pair à pair”. Andrïy Kozinchuk compare la situation de l’Ukraine à celle des Etats-Unis, après la guerre du Vietnam : “les vétérans n’avaient plus confiance en l’Etat, ils ne comptaient que sur l’entraide entre eux”. Autour de son cou pend sa plaque militaire, tel un chapelet.

Andrïy Kozinchuk, vétéran, a quitté l’armée pour soigner ses propres blessures psychologiques. Crédit : Constance Léon

Cela fait deux ans qu’ils travaillent au quotidien avec les vétérans. Diplômé en 2007, Andrïy Konzinchuk a travaillé avec des militaires israéliens, américains et danois. “L’Ukraine est le laboratoire d’expérimentation pour rendre les militaires à nouveau fonctionnels en société, notamment par le sport”, analyse celui qu’on surnommait “Psycho” au front.

En 2015, il a quitté l’armée, “blessé à l’intérieur”. En rentrant, il est suivi par un psychothérapeute pendant près d’un an: “je n’arrivais plus à avoir des conversations superficielles, sur la pluie et le beau temps, cela me rendait nerveux”. Il reprend progressivement son métier, à l’arrière cette fois. Dans un souffle, il murmure qu’il a “parfois envie d’y retourner”.

Pavlo Mamontov, volontaire dans le bataillon Azov à Marioupol, a été blessé au bras. Crédit: Constance Léon

A côté des deux psys, Pavlo Mamontov reprend son souffle. Ce vétéran de 24 ans vient de terminer l’épreuve de cyclisme. Lui l’assure, il n’a pas besoin de psy. A 24 ans, il était engagé depuis 2014 comme volontaire dans le bataillon Azov à Marioupol, lorsqu’il a été blessé au bras. Aujourd’hui, il a participé au tir à l’arc, au cyclisme et à course de 30 mètres. “J’aide mes frères d’armes et ma famille, ils ont tellement souffert de nous imaginer au front. Ce sont eux qui endurent le plus grand syndrome post-traumatique”, assure-t-il.

De l’autre côté du gymnase, le capitaine Artem Polyakov règle le son des enceintes. C’est le représentant du ministère de la Défense, l’un des organisateurs de l’événement. Le militaire n’est pas davantage convaincu par le travail des thérapeutes. “Le soutien des familles et la pratique du sport sont plus efficaces qu’une séance chez un psychologue”, juge-t-il.

L’État ukrainien continuent d’envoyer les vétérans au sanatorium. Ils bouffent des pâtes et on leur masse le dos, comme si c’était suffisant pour soigner un trauma”, s’insurge Andrïy Kozinchuk. Rendre visible ces maux psychologiques reste un long combat à mener.

Des soldats d’Odessa venus soutenir les vétérans invalides aux Invictus Games. Crédit: Constance Leon.