Yulia Bezvershenko, chercheuse et professeur en sciences, milite pour mettre davantage en lumière sa discipline. Aujourd’hui, elle estime que les sciences sont oubliées des pouvoirs publics. 

Yulia Bezvershenko, physicienne à Kiev (crédit : Charlotte Landru-Chandès)

Mettre en valeur les jeunes chercheurs et donner plus de visibilité aux disciplines scientifiques. Voilà le sens de l’engagement de Yulia Bezvershenko. La jeune physicienne est vice-présidente des Young Scientists, un organisme de conseil au sein de l’Académie nationale des sciences de Kiev. L’objectif du mouvement est de servir de porte-parole aux jeunes scientifiques de moins de 35 ans.

Souriante, Yulia Bezvershenko s’installe à une table de la Bibliothèque de l’Université nationale de Kiev. Son regard court le long des étagères chargées d’encyclopédies. “C’est vraiment l’endroit parfait, j’aimerais avoir la même chez moi!” Aujourd’hui âgée de 29 ans, la jeune femme enseigne la physique à l’Université. Elle est également chercheuse à l’Institut Bogolyubov de physique théorique, rattaché à l’Académie nationale des Sciences. Ces deux établissements lui sont familiers depuis longtemps: elle les a tous deux fréquentés en tant qu’étudiante.

“Je n’avais jamais imaginé devenir scientifique, s’amuse Yulia en réajustant la veste de son tailleur. Adolescente, j‘ignorais tout du métier. Il faut dire que la science est très effacée en Ukraine… Je me suis finalement lancée dans la physique à 16 ans, à mon entrée à l’Université. C’était un challenge pour moi. Je voulais ce qu’il y avait de mieux, je voulais devenir brillante.”

Déterminée et ambitieuse, Yulia n’a jamais un instant à elle. En plus de ses recherches, elle multiplie les activités de lobbying auprès du gouvernement, tout comme son époux, chercheur à l’Institut de biologie moléculaire et de génétique.

“Aujourd’hui, vouloir être scientifique en Ukraine est idéaliste, déclare-t-elle. Nous manquons de moyens pour financer les salaires et les thèses. Avec mon mari, nous gagnons l’équivalent de 250 euros par mois à nous deux. L’Etat ne consacre que 0,16% de son PIB à la science. Résultat, l’année dernière, l’Ukraine a été confrontée à une fuite des cerveaux vers les pays de l’Union européenne, où les conditions de travail sont meilleures.”

 

Bibliothèque de l’Université de Kiev (Crédit : Charlotte Landru-Chandès)

« Les scientifiques doivent apporter leur expertise à l’Etat »

Yulia et ses collègues scientifiques sont bien déterminés à inverser cette tendance. Selon elle, les scientifiques sont les seuls à pouvoir agir car ils sont les seuls à véritablement s’intéresser à la science en Ukraine. S’il a été difficile pour eux de se faire entendre, ils travaillent désormais en collaboration avec le Parlement, en tant qu’assistants parlementaires. Yulia est l’une des plus jeunes. Le gouvernement n’a pas de stratégie claire pour la science, explique-t-elle en accompagnant ses mots de grands gestes. Nous devons lui apporter notre expertise. Aujourd’hui, nous sommes les seuls à avoir une idée du paysage scientifique en Ukraine. Et encore, il n’y a pas de communication entre l’Université, rattachée à l’Etat, et l’Académie. Si bien que l’une n’est pas au courant des rapports et des avancées de l’autre. “

Selon elle, le gouvernement est loin de considérer la science comme une priorité. “A vrai dire, elle ne l’a jamais été, se désole-t-elle. A l’époque de l’URSS, le régime ne prêtait attention qu’à l’industrie et à la guerre. Aujourd’hui, il ne s’occupe que de la guerre et des problèmes sociaux.”  Pour Yulia, il faudrait réformer le système en profondeur. Mais, la solution n’est pas non plus de le détruire pour le remplacer par un autre, similaire à ceux qui existent en Europe. “Le modèle soviétique n’est plus viable. Mais il faut s’adapter à la réalité du pays et à ses moyens.”

Un engagement qui paie

Depuis les mouvements du Maïdan, la révolution pro-européenne de 2013 qui a renversé le gouvernement en place, les relations avec le pouvoir ont évolué. En 2015, un dialogue s’est instauré entre les scientifiques et le Ministère de l’Éducation et de la Science. Yulia a ainsi participé à l’écriture de la loi de janvier 2016, destinée à réformer la science. Le texte a permis la création d’un Conseil National composé de scientifiques et de représentants du Ministère, ainsi qu’un Fond National chargé de s’occuper du financement, qui devrait être mis en place d’ici un an. “Cette loi n’est pas encore suffisante, mais c’est un grand progrès.”

Yulia passe une main dans ses cheveux courts. Sa parole s’accélère. “Avec mes activités publiques, il m’est de plus en plus difficile de me consacrer à mon métier.” D’autant plus que la jeune femme est devenue maman l’année dernière. “Parfois j’ai tellement à faire que j’en oublie mon nom!”